Ce que vous devez répondre quand on vous dit que le rap c'est de la merde

Par Yérim Sar / le 30 novembre 2015
Ce que vous devez répondre quand on vous dit que le rap c'est de la merde
Bien que le rap existe depuis maintenant plusieurs dizaines d'années, il existe encore et toujours des gens qui vous expliqueront à quel point vous avez quand même tort d'en écouter, pour diverses raisons. Voici un petit tuto pour vous sortir avec dignité de ce genre de débat en 2015.

« Ce n'est pas de la vraie musique »

C'est l'idée qui revient à peu près le plus souvent, et c'est donc la plus chiante. Si ça fait référence à l'utilisation de samples, désolé mais le rap n'est plus du tout le seul à user du procédé, depuis longtemps. Sans parler du fait de l'arrivée de la compo dans bon nombre de productions : aujourd'hui, certains regrettent d'ailleurs que la culture du sample se perde... Si c'est carrément l'aspect « trop » technologique de la création qui est mis en cause, vous pouvez tenter de mettre en avant les artistes qui font intervenir des instruments en live ou en studio. Mais entre nous il vaut mieux mettre le plus de distance entre vous et la personne qui vous parle car il est probable qu'elle n'écoute strictement rien de ce qui se fait dans la musique depuis plus de 25 ans et qu'elle soit nostalgique de l'époque où les toilettes étaient un trou au fond du jardin.

 

« ça peut avoir une mauvaise influence sur les jeunes »

Il semble que le cinéma et les jeux vidéo ont réglé ce débat il y a de nombreuses années. La légende urbaine du mec qui se jette par la fenêtre après avoir vu Superman ou d'un type qui irait tirer sur tout le monde après une partie de GTA, ça marche si et seulement si le spectateur/gamer a un cerveau fini à la pisse de chat. C'est pareil pour le rap. Avec en plus un détail non négligeable : le rap arrive systématiquement après, dans le sens où les artistes ne font en général que décrire une réalité qui existe déjà depuis longtemps sous leurs yeux. Et lorsqu'ils fantasment sur un quotidien de mafieux ou de cartels latinos, tout est tellement exagéré qu'on tombe direct dans le côté fiction, cf plus haut. D'ailleurs ce côté spectacle est assumé : plein de longs-métrages ont pu dégainer des scènes sympas avec une bande-son rap de qualité, de la comédie à l'action en passant par des scènes encore plus improbables. Et surtout, pendant l'intégralité de Terminator 2, John Connor porte un t-shirt Public Enemy. C'est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup.

L'autre contre-argument c'est que personne ne s'imagine jamais que du rap moralisateur a un impact direct sur les auditeurs. Lorsque des émeutes éclatent, on trouve toujours un génie pour accuser des rappeurs, mais quand la violence baisse, on ne va pas serrer la main de NTM pour avoir écrit Pose ton gun, ce serait ridicule. Il semble également peu probable que le sauvetage d'une mère et son bébé par des jeunes de Corbeil soit attribué à l'esprit QLF de PNL. Donc l'inverse l'est tout autant.

 

« C'est trop violent »

Bon, ça aurait pu marcher à une époque, mais plus maintenant. Rassurez votre interlocuteur en lui balançant les rappeurs gentils qui n'effraieront pas son petit cœur fragile. Aujourd'hui vous avez l'embarras du choix. Des petits nouveaux comme Nekfeu ou des old-timers comme Oxmo Puccino sont clairement là pour ça, et même si la cible n'adhère toujours pas à la musique en elle-même, elle sera bien forcée d'admettre que ces gens sont quand même civilisés, on le voit à leur queue de cheval ou à leur complet-veston. Par contre, faites bien gaffe de ne pas aller trop loin en vous réfugiant derrière l'excuse facile : mettre en avant un slameur. C'est hors-sujet, donc c'est de la triche

 


« Les paroles sont débiles »

Oui, certains rappeurs prennent un malin plaisir à balancer des absurdités et des lyrics carrément idiots. Et c'est pour ça qu'on les écoute. Entendre un Kaaris expliquer que son gros orteil a des relations intimes avec des femmes de petite vertu reste quand même assez divertissant pour n'importe qui ayant un minimum de sens de l'humour. Ou n'importe quel auditeur qui veut se vider la tête après une rude journée. Parfois tu vas au cinéma pour voir un Woody Allen, et parfois tu vas voir Mad Max. Ce n'est pas spécialement un problème. Si ça ne prend toujours pas, jouez la carte du faux-cul de base et expliquez que vous écoutez ce genre de rap « au second degré ». On ne sait pas bien ce que ça veut dire mais ça marchera sur les plus idiots.

Quand à ceux qui persisteront en mettant en avant le manque de vocabulaire des rappeurs, ramenez dans le droit chemin en usant de logique. Ce n'est pas une question de culture, mais de mathématiques : sachant qu'un rappeur, de par son débit, aura toujours 2 à 3 fois plus de texte à écrire pour occuper l'instru comparé à un chanteur, il n'y a pas photo. Vous pouvez également ressortir le texte de Thomas Ravier qui comparait Booba à Céline, mais c'est plus risqué. Le moins fatigant est encore de demander à la personne qui sont ses artistes préférés, parce qu'il y a peu de chance qu'un chanteur/chanteuse populaire actuel soit également prix Nobel de littérature.

 

 

 

«C'est plus comme avant »

Là a priori vous avez affaire à quelqu'un qui a écouté du rap dans sa folle jeunesse, et qui est resté bloqué dessus. Du coup il considère que tout ce qui est arrivé après, notamment les nouveaux rappeurs d'aujourd'hui des deux côtés de l'Atlantique, sont des imposteurs qui font des morceaux nuls à chier, et rien d'autre. Le plus simple est de lui expliquer que ça n'a rien à avoir avec la qualité de la musique mais que c'est simplement lui qui a vieilli, avec toute la nostalgie répugnante que ça implique. En étant plus cruel vous pouvez aussi lui rappeler qu'il y avait déjà pas mal de morceaux merdiques à son époque et que sortir la phrase « c'était mieux avant » pour une musique aussi jeune que le rap, c'est quand même donner ses lettres de noblesse au mot schizophrène.

 

« C'est tout le temps la même chose »

Vu de loin, oui. Comme à peu près toutes les musiques quand on ne s'y intéresse pas en profondeur. C'est la phrase qu'on peut utiliser pour à peu près tout du moment qu'on se fout du sujet dont on parle. Le rock, le reggae, la techno, la chanson chacun traîne son lot de clichés et le néophyte aura toujours l'impression qu'en effet, il n'y a qu'un seul type de morceau qui existe. C'est aussi faux pour le rap que pour les autres. Il y a souvent une tendance dominante, mais une infinité d'autres registres qui continuent d'exister pour les amateurs. Et plus le temps avance, plus la diversité se multiplie. On vit quand même dans une période où on peut passer de Drake à Tyler, The Creator en passant par Kendrick Lamar ou Young Thug et cette liste n'a heureusement pas de fin. Le mec qui se plaint du manque de choix est le plus souvent une feignasse de premier ordre et rien d'autre.

« ouais mais que du rap US, parce que le rap français c'est nul »

La seule chose qui rend cette excuse recevable c'est si la personne qui la prononce est effectivement un fin connaisseur de rap en langue de Shakespeare, qui peut légitimement estimer qu'il est préférable d'écouter l'original plutôt que la copie camembert. Par contre, cet argument est souvent repris par d'autres, qui sont tout bonnement repoussés par les thèmes ou la vulgarité du rap français et ses interprètes patibulaires. Dans ce cas, il s'agit probablement d'un spécimen de crétin qui ne parle pas anglais, ou pas suffisamment pour se rendre compte que ce qu'il aime écouter est au moins aussi (sinon plus) « inapproprié » que ces vilains rappeurs français qu'il abhorre. Contentez-vous de lui demander ses artistes US préférés et foutez-vous ouvertement de sa gueule dans la plus pure tradition de l'esprit Coubertin.

 

 

 

« Ça véhicule du racisme anti-blanc »

Une idée assez curieuse étant donné que même le plus handicapé des sociologues de comptoir pourrait noter que contrairement aux Etats-Unis, la France n'est pas vraiment organisée en communautés niveau musique. Du coup, non seulement des rappeurs blancs existent depuis le début du rap hexagonal, non seulement le public a toujours été assez mélangé, mais en plus, à chaque fois qu'un rappeur lâche une rime salée sur « la France » il pense le plus souvent au pays, au symbole, à l'Etat, mais pas vraiment à son pote d'enfance qui s'appelle Thibault. Bref, on est En 2015 et Jul ne collectionne pas les disques de platine pour que des tacherons qui se faisaient voler leur pokémon à la récré se vengent en racontant des conneries de ce genre.

 

« ça reste beaucoup trop misogyne »

Assumez : oui, évidemment. Niveau imagerie, ça reste ancré dans l'époque, donc le fantasme du rappeur lambda comportera souvent un bon cliché de nymphette à gros cul. Le contraire serait assez étonnant. Par contre, vous pouvez en profiter pour tordre le cou à la croyance populaire qui consiste à imaginer que le rap aurait repoussé toutes les limites en sortant des textes décomplexés sur la gente féminine. Soyez vicelards, trouvez des textes de chansons françaises respectables mais sympa dans ce registre. Si vous êtes à sec, pensez à Nougaro et Les Mains d'une femme dans la farine. Mais le plus imparable reste Au Bonheur des dames avec l'excellent Pauvre Laura, un morceau humoristique sur un viol collectif. Comme quoi les rappeurs ont encore beaucoup d'efforts à faire pour être au niveau...

 


Photo : Fifou / Def Jam - Universal

Par Yérim Sar / le 30 novembre 2015

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