Cam'ron : pourquoi il reste à jamais le plus cool du rap US

Par Yérim Sar / le 30 mars 2017
Cam'ron : pourquoi il reste à jamais le plus cool du rap US
À une époque aussi troublée que la nôtre, il faut parfois rappeler certains fondamentaux essentiels : la Terre est ronde, "Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu" est un film horrible, et personne n'est plus cool que Cam'ron.

En 2017, on ne peut pas vraiment dire que Cam'ron est au top de sa forme. Entre ses embrouilles répétées avec son ex-meilleur pote Jim Jones et l'annonce de projets sans cesse repoussés, le bonhomme n'est plus que l'ombre de ce qu'il a été. Mais ce qu'il a été a marqué le rap américain de manière indélébile, et ce serait un peu dommage de l'oublier.

La carrière de Cameron Giles débute à Harlem au milieu des années 90 avec le groupe Children of the Corn où il rappe aux côtés de Bloodshed, Ma$e et Big L. Ce qui est déjà en soit un centre de formation qui ressemble à une dream-team, même si l’équipe se sépare rapidement, le décès de Bloodshed n’aidant pas. Ajoutons à cela que c’est Biggie himself, bluffé par le talent du rappeur, qui l’a présenté à son premier producteur. Il y a pire niveau début de carrière. Puis l’artiste décolle en solo. Si l’accueil de ses deux premiers albums S.D.E et Confessions Of Fire est très bon, c’est avec Come Home With Me, sorti chez Roc-A-Fella, qu’il devient définitivement une star et qu’il installe son personnage, en imposant également le groupe The Diplomats et le collectif Dipset. Et c’est surtout là qu’on a vraiment commencé à s’amuser.

 

 

Décomplexé à tous les niveaux

 

On pourrait écrire des pages et des pages sur ce qui a rendu le style de Cam’ron reconnaissable entre mille, de son flow détendu du slip à ses lyrics parfois carrément hilarants pour peu qu’on y prête attention. Mais le dénominateur commun, c’est son côté totalement décomplexé face aux codes en vigueur dans le rap. De son apparence et ses choix vestimentaires (énormes boucles d’oreille, manteau de fourrure rose...) jusqu’à sa façon de rapper, seul l’entertainment compte. Sauf que derrière ce côté léger qui pourrait se limiter à de l’attitude, il y a quand même une technique irréprochable et un don naturel pour la punchline que l’on retient, sans parler des gimmicks qui deviennent presque un héritage inconscient façon sous-culture. Lil Wayne qui reprend le tic de préciser « no homo » après avoir dit une phrase ambigüe, c’est peut-être un détail pour vous mais pour nous ça veut dire beaucoup. Cam’ron a le chic pour trouver la phrase que personne n’aurait osé sortir. On pourrait en citer beaucoup, mais son « Get the R. Kelly tape and see how we piss on you » reste au panthéon. Cette personnalité hors-norme transparaît évidemment dans sa façon bien à lui de clasher ses ennemis, des attaques sur l’âge de Jay Z en passant par la comparaison physique avec un chameau jusqu’au « tu ressembles à un gorille, mais avec des dents de lapin » pour 50 Cent. C’est clairement la cour de récré, et c’est ça qui est bon.

Forcément, avec son succès, son influence sur le reste du rap s'est installée lentement mais sûrement. Tout le côté cartoonesque de son personnage a clairement déteint sur une partie des artistes qui se sont lâchés de plus en plus au fil du temps. La filiation n'est peut-être pas évidente aujourd'hui mais elle est bien réelle, que ce soit avec des gens aussi divers et éloignés géographiquement que Lil Wayne, Le Bricksquad de Gucci Mane et Waka, et à peu près tous les rappeurs qui se sont mis à assumer des egotrips particulièrement débridés en terme de lyrics idiots mais amusants.

 

Ouverture

 

 

Si l’on prend le rap de New York comme une entité censée être orientée dans un certain style, Cam’ron fait presque figure d’intrus à la base, tant il est sans cesse allé chercher ailleurs, sans pour autant se dénaturer. Killa Cam a été un des premiers à inviter très régulièrement des rappeurs du South sur ses sons, à une époque où ils étaient très clairement méprisés et considérés comme des sous-artistes par l’élite de la Grosse Pomme. Mais ça, Cam n’en à rien à faire. On le retrouve par exemple dès 2000 aux côtés de Ludacris, UGK et Trina. Globalement les Diplomats étaient pratiquement les plus ouverts des New-Yorkais : on les retrouve avec Three Six Mafia et Bun B pour le remix du classique Sippin' on some syrup, sur la partie 3 de Bout it bout it avec Master P, avec T.I, aux côtés de The Game avant qu’il ne soit une superstar… Du coup, même lorsqu’il est en perte de vitesse, des gens comme Gucci Mane, The Clipse ou Nicki Minaj continuent de l’inviter. Rétrospectivement on comprend que Cam’ron, vu son approche artistique, se reconnaissait peut-être plus dans ces rappeurs là que chez ses voisins plus sérieux façon Nas ou Mobb Deep. Dans le même temps, les Dipset sont, encore aujourd’hui, un des crews les plus respectés et populaires à New York, ils n’arrêtaient jamais de représenter Harlem et la ville le leur rend bien.

Cet état d'esprit transparaît aussi dans une culture du sample qui embrasse les tubes pop (et autres) à pleine bouche. Cam'ron a quand même fait des reprises de Cindy Lauper, Journey, Barry White, Starship et dernièrement Vanessa Carlton. Sans sourciller.

 

Dipset, une certaine idée du rap

 

Cam’ron c’était aussi le leader du Dipset, et avec le recul même les détracteurs qui n’appréciaient guère leur façon de rapper reconnaissent qu’ils sont une partie incontournable du rap de NY. Déjà, l’écurie compte dans ses rangs Juelz Santana, qui était tout bonnement un petit prodige, il suffit de se replonger dans ses tapes et son premier album pour voir toute l’avance qu’il avait sur la concurrence. Mais surtout, ils ont, avant G-Unit, amené la culture de la mixtape à son paroxysme en inondant régulièrement les rues. Le collectif cultive l’art du freestyle et l’émulation fonctionne à plein, ces images parlent d’ailleurs d’elle-même.

 

 

 

Des apparitions télé extraordinaires

 

Même si les rappeurs US sont plus acceptés que leurs homologues français, ils peuvent parfois se retrouver en situation périlleuse quand ils doivent s’expliquer face à des contradicteurs en télévision. Cam’ron a toujours eu une façon bien à lui de répondre à ses détracteurs, provoquant à chaque fois un moment culte. En tête, vient le « débat » orchestré par Bill O'Reilly, un réac notoire qui sévit depuis longtemps à la télévision américaine. Face à Cam’ron et le producteur Damon Dash, il a trouvé un proviseur qui déplore les lyrics vulgaires mis en avant par le rappeur. Le débat commence normalement (à part que le proviseur dit qu'il aime bien Jay Z, faute grave face à Cam'ron, mais passons) sauf qu'après quelques minutes, Dash et Cam s'amusent à se foutre de la gueule de leur opposant dans un ping pong verbal assez amusant. En plus des arguments classiques sur le fait de mettre en avant leur réussite pour montrer l'exemple, ils se moquent ouvertement de lui et rient entre eux à gorge déployée, jouant de l'avantage du duplex. Mieux : lorsque le présentateur tente d'intervenir, ils le ridiculisent également en lui reprochant de ne pas être assez poli et impartial, sans parler de Cam'ron et son légendaire « I got dirt on you, doggie » qu'on pourrait traduire à peu près par « J'ai des dossiers sur toi, gros ». Le « you mad » de Cam’ron est très vite devenu un même utilisé sur le net jusqu’à aujourd’hui.

 

 

 

Autre grand moment : son apparition à l’émission 60 Minutes. Le contexte : Cam a fait face à des individus qui voulaient sa lamborghini, a refusé de leur laisser et a pris deux balles avant d’aller à l’hôpital. Une fois questionné par la police, il a refusé catégoriquement de leur donner la moindre information. Tout simplement parce que quelle que soit la situation, on ne doit pas collaborer avec la police, stop snitching tout ça. Le journaliste tente de lui soumettre des cas illustrant les limites d’une telle mentalité, et se heurte à un mur, ce qui aboutit à cet échange ubuesque :
 

- Mais si vous découvrez que votre voisin est un tueur en série, vous ne prévenez pas la police ?
- Non. Par contre je déménagerai.
 

On appelle ça un héros.

 

 

 

Un pied dans la fiction

 

Cam’ron a toujours aimé faire l’acteur et/ou carrément réaliser lui-même des programmes. On peut citer la web-série Giles Investigation où il mène des enquêtes parodiques, mais aussi sa participation à plusieurs sketches du Nightly Show, la web-série First of the month, et pas mal d’autres. Pour le coup, c’est son sens de l’entertainment et son absence totale de limite qui le servent à merveille.

 

 

 

Mais surtout, il a écrit, réalisé et produit son propre film, Killa Season. Mal joué, budget misérable, je m’en foutisme total à tous les niveaux, c’est un chef d’oeuvre de mauvais goût. Il serait trop long d’expliquer en détails pourquoi il faut voir ce film avant de mourir, alors attardons-nous simplement sur une scène qui justifie à elle seule l’invention du cinéma par les frères Lumière.

 

 

 

Voilà. Et dans la première scène du film, Cam’ron fait pipi sur un type en criant « no homo no homo no homo » pour qu’il n’y ait pas de confusion.

 

Le premier extrait de son nouveau projet tease également sur ce qui semble être un film assez perché. Peut-être que ce sera à nouveau repoussé et qu'il se contentera de continuer de gérer ses différents business, des restaurants qu'il possède en passant par la vente de PQ. Mais dans tous les cas, Cam’ron restera à jamais le boss.

 

 

 

 


Crédit photo : Johnny Nunez / Getty Images

 

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