Butter Bullets : décryptage d'un groupe aussi troublant que fascinant

Par Genono / le 16 janvier 2017
Butter Bullets : décryptage d'un groupe aussi troublant que fascinant
Butter Bullets, duo emblématique d’une scène rap très marginale, est passé en quelques années du statut de groupe bizarroïde pour auditeurs perchés à celui de figure majeure de l’underground. Retour sur l’évolution atypique du duo Sidisid/Dela.

Tout le monde a forcément eu la même réaction en entendant Butter Bullets pour la première fois : un regard d’incompréhension, yeux plissés, gorge semi-nouée, et une exclamation de type « diantre, que ces gens sont étranges ! ». De la voix nasillarde de Sidisid (le rappeur) aux ambiances oppressantes mises en place par Dela (le beatmaker), en passant par l’esthétique surréaliste des clips : tout, chez Butter Bullets, dégage un sentiment étrange -voire inquiétant- mais hypnotique. Le style si particulier du groupe attire autant qu’il repousse, mais intrigue forcément, car tellement appliqué à torturer les codes et les tendances du rap moderne.

 

Rap "lynchéen"

S’il fallait présenter le duo en quelques mots à un observateur candide, il suffirait de le renvoyer vers la page encyclopédique de David Lynch : tous les qualificatifs applicables au groupe y sont recensés. Il suffira alors de remplacer « David Lynch » par « Butter Bullets », et « cinéma » par « rap ». Lisez donc : « Butter Bullets mêle la violence, le macabre et le grotesque » ; « images hypnotiques, bande sonore inquiétante, goût du mystère, de la bizarrerie et de la difformité » ; « Butter Bullets n'hésite pas à manipuler certains clichés rapologiques de manière subversive » ; ou encore « Butter Bullets se caractérise par son imagerie onirique et sa conception sonore méticuleuse. L'imagerie parfois violente de sa musique lui confère la réputation de « déranger, d'offenser ou de mystifier » son public. Butter Bullets porte un regard sombre et halluciné sur la réalité humaine inquiétante qui se dissimule derrière le vernis social ». Incroyable, non ?

Evidemment, tout le monde ne voit pas forcément les choses de la même manière, et en dehors de sa fan-base, le groupe a son lot ses détracteurs. S’il l’un de ces détracteurs devait présenter le duo en quelques mots à un observateur candide, il est fort probable qu’il n’utilise aucune comparaison foireuse avec David Lynch, et qu’il se contente d’évoquer « deux petits blancs bizarres qui sucent Alkpote pour lui gratter son buzz ». On pourra toujours l’enfumer en lui rétorquant qu’Alk a toujours été entouré de duos de blancs bizarres, de Biffty-Julius à Vald-Weedim en passant par Zekwe-Seth Gueko.

Le décalage parfois improbable entre l’image dégagée par le groupe, et le registre de ses connexions musicales –Alkpote évidemment, mais aussi Joe Lucazz, GB Paris ou la LMC Click- est encore plus démesuré  si l’on se rappelle de ce qu’était Butter Bullets il y a une moins d’une dizaine d’années. Affilié à au rap alternatif tendance électro de l’époque, on rapprocherait donc Sidisid et Dela de toute cette scène dominée par TTC. Dans le fond, c’est très réducteur et assez bancal, mais il faut forcément en passer par là pour situer les choses. Clips (très) chelous, dégaines de collégiens, hymnes aux sucreries … Sidisid parle évidemment de filles peu farouches, se lance dans quelques égotrips phalliques, et dans le fond, aborde les mêmes thématiques qu’aujourd’hui, mais tout reste  loin, très loin des ambiances sombres de Memento Mori ou Ténébreuse Musique.

 

Chiens ! (wouf ! wouf ! wouf !)

Malgré tout, avec le recul, on se rend compte que Butter Bullets était en fait très en avance sur son temps. Utilisation très assumée de l’autotune et des effets de voix, rap chantonné, surmixage volontaire sur certains titres … toutes les tendances apparues entre 2010 et 2017 se retrouvent déjà exploitées dès les premiers projets de Butter Bullets, entre 2007 et 2010. Au milieu de tout ce chaos avant-gardiste et de titres franchement difficiles à défendre aujourd’hui, on repère tout de même quelques pépites assez incroyables, signe que le diamant brut ne demandait qu’à être poli.

 


La rupture, artistique et visuelle, est extrêmement brutale vue de l’extérieur. Adieu friandises et tentatives de singles, la route de Sidisid croise celle d’Alkpote par le plus grand des hasards : le déménagement d’une amie, un mec venu aider qui porte un t-shirt Alkpote, et qui s’avère être l’ami d’une connaissance d’un pote d’Alk. Un coup de téléphone plus tard, la connexion était créée, et Yung Sid débarquait en studio pour poser un couplet hyper-sombre et bourré de références sataniques incroyables. L’entente entre les deux garçons étant plus que cordiale, une nouvelle collaboration, plus complète, se profile deux ans plus tard : invités à produire et participer à un titre sur l’album d’Alkpote intitulé L’Empereur contre-attaque, Dela et Sid balancent leur meilleure partition. Le morceau Chiens est né. L’acte officiel de naissance de la deuxième carrière de Butter Bullets. A partir de ce moment, rien ne sera plus jamais comme avant.

 

L’ambiance extrêmement malsaine qui se dégage de ce titre et de ce clip poursuivront Butter Bullets jusqu’à aujourd’hui. De Chiens, on retient évidemment les phases sordides d’Alkpote (« chiennasse j’passe par derrière j’m’en fous de l’odeur »), le bon sens de Sidisid (« on a l’air sympa comme ça mais y’a pas plus malsain que moi »), la prod irréelle de Dela, avec ces aboiements et ces trompettes, mais aussi ce clip complètement glauque concocté par Kevin el-Amrani où absolument tout est malaisan, du grain d’image à la lumière en passant par les uniformes douteux, la présence des Orties, ou les masques à gaz.

A partir de là, Butter Bullets gagne évidemment en visibilité, et touche un nouveau type de public -constitué en grande partie par les fans d’Alkpote. Cette nouvelle image hyper-décomplexée permet au groupe de prendre confiance en ses possibilités, et d’assumer enfin de faire le rap qu’il aime. Car malgré de nombreuses années à fricoter avec la scène « rap étrange et alternatif », Sid et Dela ont toujours été de gros consommateurs de rap plus consistant, d’Expression Direkt à Dipset en passant par Three 6 Mafia ou Democrates D –bien qu’on ne puisse nier l’évidente influence de groupes comme Compagny Flow.

 

Evolution et Dévolution

La rencontre avec Alkpote permet donc au duo de se lâcher enfin et d’aller jouer sur des terrains qu’il n’aurait jamais osé fouler quelques années plus tôt. L’album Peplum (2013) est donc la première pierre de la nouvelle discographie de Butter Bullets. Encore une fois, on s’en rend compte avec le recul, les choix de Dela en termes de productions sont en avance sur les tendances à venir –avec notamment des influences trap, à une époque où personne, en France, ne sait de quoi il s’agit. Les egotrips hyper-arrogants de Sidisid perturbent évidemment un public décontenancé, qui se pose bon nombre de questions sur ce personnage dont personne n’arrive à estimer l’âge, et dont la dégaine, les accessoires –panoplies Ralph Lauren ou Versace, Porsche-, ou encore les références christiques détournées laissent croire à un assaut de la petite bourgeoisie provinciale sur le rap français.  

 

En réalité, l’album est à des années-lumière des clichés que colporte le groupe malgré-lui. Non seulement Butter Bullets se paye une liste incroyable d’invités français (Alkpote, forcément, mais aussi Joe Lucazz, Metek, Jack Many, Hype, Seth Gueko ou Clone X), mais réussit aussi à attirer un personnage aussi légendaire que Project Pat –l’un des principaux membres de la Three 6 Mafia. Bon, dans les faits, ce n’est pas bien compliqué, il suffit de lui lâcher un bon billet en échange d’un couplet, mais le simple fait de le voir apparaitre sur un album français est assez improbable –pour la simple et bonne raison que ça n’arrive jamais. Il aura fallu attendre 2013 pour que quelqu’un pense enfin à aller chercher des légendes de Memphis. Finalement, Butter Bullets, c’est aussi et surtout un groupe qui n’a pas les mêmes références que les autres. Là où le rappeur français de base citera Tupac et Drake, Butter Bullets citera Master P et Lil Boosie. 

Et puis, en collaborant avec tant de rappeurs, Sidisid travaille ce qui deviendra son meilleur atout : le mimétisme. Capable de copier-coller n’importe quel flow ou n’importe quel univers pour le reprendre à sa sauce et l’adapter à ses propres références, il semble profiter de chaque featuring pour absorber les pouvoirs de ses rappeurs préférés. Cette dévolution purement technique s’est accompagnée d’une évolution du personnage de Sidi, de gentil coureur de jupons à gremlins à la méchanceté exacerbée, semblant prendre un malin plaisir à dire du mal du rap français, de la police, des journalistes rap, ou des groupes nostalgiques. Sadique, cruel, voire même pervers, le petit diablotin débarqué en catimini dans le studio d’Alkpote est devenu encore plus corrosif que les rappeurs qu’il écoutait il y a dix ans.

 

En assumant désormais toutes ses influences et en prenant la pleine mesure de son terrain de jeu musical, Butter Bullets s’est paradoxalement assombri, mettant de côté toutes les tentatives d’édulcoration de sa musique, et s’enfonçant à chaque projet un peu plus vers les ténèbres. Si Peplum était déjà très sombre –avec sa grosse part d’humour noir-, l’album Memento Mori (2015) est un pas vers l’obscurité complète, à tous les niveaux : titre de l’album (« souviens-toi que tu vas mourir »), cover (un crâne fleuri), thématiques abordées (la mort, la mort, et la mort), et couleur des prods (noires, macabres, morbides). En somme, tout est très bien résumé dans 123457 : « Du rap pour les pompes funèbres » …

Tantôt baroque, tantôt néo-romantique, Butter Bullets affine de plus en plus son image, tendant toujours vers plus de sophistication, notamment à travers ses vidéos. A l’image des productions hyper-léchées de Dela, les clips de Butter Bullets sont marqués par une recherche constante d’équilibre esthétique et de finesse. Le mouvement –de la caméra, du décor, des protagonistes- est par exemple traité d’une manière particulièrement précise, donnant parfois plus l’impression d’être face à une nature morte qu’à un clip de rap.

 

Dernière évolution en date du groupe, et nouveau développement de l’entente Alkpote-Butter Bullets, le projet Ténébreuse Musique, lancé à l’initiative d’un fan, était un véritable fantasme d’auditeur pour le public des artistes en question. De la même manière que le titre Chiens a constitué un tournant dans la carrière du groupe, il est possible que cette collaboration sur long-format représente la porte d’entrée vers une nouvelle ère, à quelques mois de la sortie du prochain album de Butter Bullets, intitulé Air Mès et Hermax. En attendant, Butter Bullets et Alkpote sont en concert le 21 janvier 2017 au Gibus à Paris.

 


Photo : Butter Bullets - Ricardo / YouTube

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Par Genono / le 16 janvier 2017

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