Beat 2 Boul : un héritage incomparable

/ le 21 avril 2016
L'héritage du Beat 2 Boul
De Booba à la MZ en passant par LIM, 1995 et bien d'autres l'influence des Sages Poètes de La Rue et du crew de Boulogne sur rap français s'étale sur trois décennies. Une longévité incroyable et unique. Explications

Les Sages Poètes de la rue, groupe mythique et pilier du rap de Boulogne, ont débuté la promo de leur nouvel album avec plusieurs vidéos qui annoncent un premier extrait : A la recherche du rap perdu

 

Et la petite dernière qui date du 20 avril :

 

Le teasing fait son effet, et c'est bien normal. Le groupe a fait appel à d'autres rappeurs connus de tous pour rapper chacun une partie d'un couplet à leur place ; inutile de dire que leurs collègues ont répondu présent. Même si Les Sages Po' ne sont pas un groupe qui a accumulé les disques de platine, son influence sur le rap français est indéniable et a donné naissance à un style : l'école Beat 2 Boul a formé directement ou indirectement pas mal d'artistes.


Flashback

 

Après des apparitions remarquées sur Cool Sessions et la B.O de La Haine, quand Zoxea, Melopheelo et Dany Dan débarquent avec leur premier album Qu'est-ce qui fait marcher les sages (1995), leur style est assez unique dans le rap français. Le trio de Boulogne parvient à trouver un équilibre entre le hip-hop pur et dur de l'époque et un côté ouvertement cool, sans pour autant être assimilé au style de Solaar, vu comme inoffensif, malgré leur collaboration.

Les trois entités se complètent à merveille : Melopheelo est le plus posé et sait manier sa voix douce, Zoxea s'amuse et lâche son flow dans tous les sens, encore marqué par le style d'ODB tandis que Dany Dan impressionne par sa maîtrise et aligne déjà à l'époque ce que l'on appellerait des punchlines aujourd'hui. On ne va pas détailler toute la suite de leur parcours, mais toujours est-il que le groupe remarque vite des jeunes rappeurs de talent issus de la même ville, plus précisément du quartier du Pont de Sèvres à quelques exceptions près.

Malekal Morte, Sir Doum's, Mo'Vez Lang, Nysay, et dans une moindre mesure Less du 9 sans oublier bien sûr Lunatic, tous commencent à graviter autour des Sages Po' jusqu'à former le collectif Beat de Boul, qui sortira deux albums, Dans la sono (1997) et Dans la ville (2000). Le rap français étant ce qu'il est et les personnalités des membres n'aidant pas forcément, le crew se dissout assez rapidement, chacun désirant se détacher et voler de ses propres ailes. Cependant, cette réunion d'artistes bien qu'éphémère a été suffisante pour accoucher d'un style qui continue encore aujourd'hui de faire des petits.

La technique

C'est le point commun de tous, même si elle est plus présente chez certains que d'autres. Pour schématiser, on pourrait dire que la Mafia K'1fry était reconnue pour incarner la rue avant tout, le Secteur Ä lorgnait sur un statut d'entertainers à l'américaine... A Boulogne c'est la technique avant tout. Les rappeurs du Beat de Boul ne font pratiquement jamais de rimes « simples », c'est deux, trois syllabes ou rien ; il est également hors de question de se laisser aller niveau flow, chacun travaille durement dans le but de trouver un style qui lui est propre.

L'usage des rimes dites multisyllabiques est aujourd'hui extrêmement commun, mais avant Time Bomb, ce sont bien Les Sages Poètes qui ont mis en avant cette façon de rimer puisqu'ils l'utilisaient déjà dès leur première apparition en 93. Ce qui signifie que, depuis les rappeurs des Ulis à ceux d'Evry en passant par une bonne partie de L'Entourage et plus généralement les ¾ des MC's dits « techniques » actuellement, tous sont consciemment ou non influencés par cette école. Et ça fait quand même une bonne petite vingtaine d'années. Le comble c'est que des rappeurs plus vieux que les Sages Po ont également été influencés par ce style : il n'y a qu'à voir l'évolution du flow de Kool Shen lorsqu'il a commencé à travailler avec Zoxea.

 

L'absence de complexe

Même si le rap s'est beaucoup durci à une époque, Les Sages Poètes ont également comblé un vide en mettant en avant un côté très calme et posé qui manquait un peu. Tout en revendiquant leur amour du hip-hop et de la musique en général (en réalité le nom du groupe a aussi été choisi par rapport à ses initiales qui correspondent à Soul Pop Rock), le groupe développe une image cool à des années lumière du côté teigneux et sans cesse énervé de certains. La musique fonctionnant par cycle, on assiste depuis quelques années à un retour de ce registre, mais ce sont bien eux les ancêtres.

C'est aussi cette caractéristique qui amenait le groupe à s'approprier des tournures de phrases ou des formulations américaines sans aucun complexe, tout en les pliant à la langue française. Les fameuses inversions que l'on doit en majorité à Dany Dan (« cuir porteur », « chatte casseur ») pouvaient désarçonner à l'époque mais lorsque l'on regarde le nombre de jeunes rappeurs aujourd'hui qui assument des reprises d'anglicismes voire même de mots non traduits utilisés comme gimmicks de ponctuation ou en plein couplets, on se dit que le phénomène a fait des petits sur le long terme. Ce côté décomplexé par rapport aux influences du pays de l'Oncle Sam serait arrivé tôt ou tard mais les Boulonnais ont pavé le chemin en restant simples et naturels.

Le flair de Zoxea

Outre la seconde génération de rappeurs du Pont de Sèvres, Zoxea a déniché plus tard d'autres artistes venus d'ailleurs, qui ont systématiquement révélé un potentiel assez intéressant, dans des styles différents à chaque fois.

 

Sinik

Bien qu'il ait déjà sorti à l'époque plusieurs maxi, lorsque Sinik commence à réellement exploser suite au morceau L'Assassin, c'est bien Zoxea qui est à ses côtés. Il l'a d'ailleurs invité sur le remix du morceau King de Boulogne, et est présent sur les disques En Attendant l'album puis La Main sur le cœur. Lors du battle face à Dontcha, Sinik accompagne également Zoxea. C'est avant tout le côté kickeur du MC des Ulis qui a fait tilt chez le Boulonnais.

1995

Le groupe a d'abord été repéré par Zoxea qui les avait d'ailleurs signés à l'époque en édition sur KDBZik. Logique : le crew est à ce moment là encore très ancré dans le rap nostalgique, ils expliquent à longueur d'interview que le choix de leur nom correspond à ce qu'ils correspondent comme une année charnière pour le rap français, et cela n'aura échappé à personne, 95 est la date du premier album des Sages Poètes de la rue.

La MZ

Après avoir été mis en contact avec Davidson, producteur et manager du groupe, Zoxea et Melopheelo décident de mettre en avant Jok'Air, Hache-P et Dehmo. Ils les accompagneront sur leur premier projet et feront de nombreuses dates ensemble sur scène un peu partout en France.

Normalement à ce stade deux choses devraient vous sauter aux yeux. D'abord chaque talent repéré par le « King de Boulogne » a fait un carton à son niveau (on peut certes émettre des réserves sur la MZ en terme de succès commercial mais on leur souhaite de passer à l'étape supérieure prochainement). Bon, pour être tout à fait complet, il a existé un 3e album Beat de boul en 2007, mais les nouvelles recrues n'ont pas fait date. C'est l'exception qui confirme la règle.
Second constat un peu tristounet : chaque collaboration se solde par une embrouille lié au business. Et c'est là que l'on se dit que dans une autre configuration Zoxea aurait dû finir en directeur artistique ou chef de projet de maison de disque. Manque de pot, on est en France et le côté système D du wannabe producteur finit toujours par causer des problèmes sur le long terme ; c'est balot.

Le Beat de boul d'origine

Nysay

Salif et Exs n'ont pas vraiment connu de succès commercial en tant que groupe mais le premier a eu un parcours plus qu'honorable au sein de IV my people ainsi qu'en solo et il a continué de sortir des projets avec son ami de longue date. Aujourd'hui l'un comme l'autre ont arrêté la musique.

Lim & Mo'Vez Lang

Lim a connu un certain succès en solo et a fondé le label indépendant Tous Illicites qui lui a permis de produire plusieurs artistes de son quartier. Même s'il est moins productif aujourd'hui qu'à une époque, il est toujours actif et ses deux acolytes de Mo'Vez Lang, Boulox et Cens Nino, l'ont accompagné à plusieurs reprises, notamment pour le retour du groupe avec l'album Associés à vie.

Booba et Ali

Après la séparation de Lunatic qui a eu le temps de fournir au public le classique Mauvais Oeil, la carrière de Booba s'est envolée vers le plus haut des cieux pour donner l'artiste-entrepreneur que l'on connaît aujourd'hui. Son ancien collègue est plus discret et ses solos n'ont évidemment pas le même succès mais ses projets restent salués par les connaisseurs pour leur qualité. Chacun des deux sait combien le Beat de Boul leur apporté. Ali a ainsi plusieurs fois rappelé son respect pour Zoxea et Dany Dan ainsi que l'influence positive qu'ils avaient pu avoir dans sa construction en tant qu'artiste à ses débuts. Quant à Booba, même si ce n'est pas le genre à s'étendre là-dessus, il a tout de même placé quelques dédicaces à sa façon (« Depuis Beat de Boul c'est le carnage ») ici et là et n'a jamais renié son centre de formation initial.

Malekal Morte et Sir Doum's

En solo, Sir Doum's n'a pour l'instant fourni que le street-cd L'Alien, qui sans laisser de doute quant à ses capacités au micro, a laissé un goût d'inachevé à ses fans. Il a par la suite été question d'un retour et d'un album solo mais le projet est resté sans suite.
La Malekal Morte n'existe plus. Brams est malheureusement décédé, Issaka avait déjà quitté le groupe mais n'a pas sorti de solo. Quant à Mala, il a sorti le trop sous-estimé Himalaya et épaulé Booba sur ses albums et tournées pendant de longues années, même si les deux semblent avoir pris leurs distances à l'heure actuelle. Cependant Mala a récemment donné de ses nouvelles et annoncé un nouveau projet. On croise les doigts.

Et pour le souvenir, le clip d'Amoureux d'une énigme vous pouvez reconnaître dans certains plans la présence de Malekal Morte version jeune :

 

 


Crédit photo : Capture YouTube / Mouv' Live Show

+ de Les Sages Poètes de la Rue sur Mouv'

 

 

 

/ le 21 avril 2016

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