Avortement, mensonge et propagande

Par Sébastien Sabiron / le 29 novembre 2016
Avortement, mensonge et propagande
Le gouvernement veut interdire la désinformation autour de l'avortement. Sur le web, une nuée de sites mal intentionnés déversent leur propagande anti-IVG sous couvert d'information. Mouv' les a testés. Et c'est assez hallucinant.

Le jeudi 1er décembre, le "délit d'entrave numérique" à l'IVG sera débattu à l'Assemblée nationale. Derrière ce terme un peu barbare, la majorité socialiste veut interdire les sites internet qui cherchent à décourager les femmes souhaitant recourir à une interruption volontaire de grossesse. 

Fait inédit, le président de la Conférence des évêques de France a directement écrit à François Hollande pour s'opposer à ce texte. Mgr Pontier y voit "une atteinte très grave à la démocratie", évoquant "une liberté d'expression à plusieurs vitesses selon les sujets".

Page d'accueil du site "avortement.net", typiquement anti IVG


Sauf que le gouvernement ne vise pas les sites anti-IVG, mais ceux qui avancent masqués et diffusent des informations biaisées sous couvert d'informations sur l'avortement. Des sites très hauts placés dans les moteurs de recherche. 

Désinformation organisée  

Faites le test : tapez IVG dans un moteur de recherche. Premier résultat : ivg.net, un site qui promet "toutes les infos sur l'IVG", avec un nuiméro vert affiché directement dans le lien Google. Pratique, les jeunes femmes qui s'interrogent n'ont même pas besoin de cliquer, il suffit d'appeler.

Claire, moderne, la page d'accueil du site promet "un accompagnement de qualité sur l'IVG" et toutes les informations utiles.

Dans la rubrique "Droit", des infos sur les avantages sociaux et professionnels relatifs à la maternité. Dans la rubrique "Santé", douze liens proprement anxiogènes sur "Les risques de l'IVG."

Capture d'écran ivg.net 


Partout, les internautes sont incités à joindre le numéro vert, car les "écoutantes" privilégient le "contact personnel et téléphonique en toute discrétion." La rédac de Mouv' a décroché son téléphone.

"Ça n'arrive pas qu'aux autres"

Je me présente donc comme jeune salarié précaire, hébergé chez mes parents à Paris. Ma compagne est étudiante, tout juste majeure et sans ressources. Nous venons de découvrir qu'elle est enceinte de trois semaines. Pour tout un tas de raisons, nous ne souhaitons pas garder cet enfant. Mais nous avons besoin de contacts et d'infos pratiques. Besoin d'en parler aussi.

Une certaine Laure répond au téléphone. Préalable rassurant : elle conseille de nous rapprocher de notre médecin traitant. La discussion s'installe et j'évoque notre intention d'avoir recours à une IVG médicamenteuse sans hospitalisation, la grossesse étant récente. Première douche froide :


Ainsi donc, l'IVG médicamenteuse serait systématiquement "très douloureuse", conduisant "assez souvent" la jeune femme sur le billard quand le délai légal est dépassé avec la bénédiction d'un médecin peu scrupuleux. Dans ce cas, "elle a tout perdu, elle a tout raté" assène l'écoutante. Un peu refroidi, je l'interroge donc sur l'autre méthode, l'IVG chirurgicale, que Laure me décrit avec force détails :

 
"Beaucoup de fausses couches", "Perforation utérine", "comme un cambrioleur qui forcerait la porte d'un appartement", les mots sont choisis et ils sont violents. Pensant m'adresser à un centre d'information sur l'avortement, je découvre que l'IVG est une pratique dangereuse, une hypothèque sur la fertilité future. Sans compter les risques d'ordre psychologique :

 
A la fin de la conversation, Laure me laisse son numéro de portable et m'invite à le transmettre à ma compagne, pour qu'elle rappelle "au plus vite". Je suis secoué par l'exposé très sombre qui m'a été fait en quelques minutes. J'imagine les conséquences pour une jeune femme mineure déjà fragilisée par la nouvelle d'une grossesse non désirée.

La contre attaque des "pro-choix"

Ce site n'est pas le seul à désinformer sous couvert d'"écoute". D'autres comme lui ont pignon sur rue et mélangent habilement information sérieuse et propagande "pro-vie".

Patchwork propagandiste / captures d'écran
 

Françoise Laurent préfère parler de propagande "anti-choix". Elle est présidente de la commission santé pour le Haut Conseil à l'Égalité entre les Femmes et les Hommes (HCEfh). Pour cette militante de longue date du Planning Familial, ces sites sont une menace réelle pour la liberté de choix. Une menace difficile à contrer.


Si le pouvoir de nuisance de ces sites web est avéré, aucune réponse légale n'existe encore. Jusqu'à présent, la loi sur le délit d'entrave à l'IVG ne s'applique qu'aux tentatives d'entrave physique. C'est le cas des réjouissants happenings (à base de jets de fœtus en plastique devant des cliniques) dont les militants anti-IVG sont coutumiers.

Une manifestation anti-avortement à Paris, en 2012. Juliette Robert © Maxppp 


Pour contrer l'offensive numérique des anti IVG, la ministre des Droits des Femmes Najat Vallaud-Belkacem a suivi les recommandations du HCEfh, à savoir :

     

     

     

     

  • Création du premier site officiel d'information sur l'IVG avec des informations de base.
  • Mise en place d'un numéro national anonyme et gratuit
  • Campagne nationale d'information sur l'IVG.

 

 

 

 

 

Une réflexion sera menée autour du référencement dans les moteurs de recherche afin que le futur portail officiel soit plus visible que les sites de désinformation.

Les illustrations de cet article sont extraites du site IVG : Je vais bien merci.
 

 


 

Retrouvez également notre reportage en Irlande du Nord, ou l'avortement est passible de prison à vie.

Par Sébastien Sabiron / le 29 novembre 2016

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