"ATLiens" : retour sur l'album qui a mis OutKast en orbite

Par Yérim Sar / le 01 septembre 2016
"ATLiens" :  retour sur l'album qui a mis OutKast en orbite
2016 marque les 20 ans de la sortie d' "ATLiens", second album incontournable du groupe OutKast, pilier du rap sudiste américain. Flashback et mise en perspective.

Il y a 20 ans  (le 27 août 1996) sortait un album qui allait marquer le rap américain au fer rouge et installer définitivement ses auteurs comme des artistes phare : ATLiens, signé OutKast. En 2016, l'album reste d'actualité, et ce n'est que justice.

 

Le contexte

ATLiens est le second album d'Outkast, le précédent étant Southernplayalisticadillacmuzik. Si ce premier opus, en dépit de ses qualités évidentes, ne peut prétendre à la place unique qu'a acquise son successeur, c'est notamment parce que l'accueil du milieu rap est une déception pour le groupe. Gagnants du Best New Artist Award en 1995 aux Source Awards, Andre 3000 et Big Boi sont copieusement hués. Rappelons qu'il s'agit de la fameuse cérémonie où la guerre East Coast/West Coast monopolise l'attention, chaque discours de l'équipe Death Row et de l'équipe Bad Boy est une attaque pour le camp adverse, etc. Du coup, quand les deux Géorgiens récupèrent leur récompense, les huées du public leur font bien comprendre qu'ils sont plus ou moins vu comme des bouseux enculeurs de poules qui n'ont rien à faire là. Big Boi est revenu sur cet épisode tristounet un peu paradoxal : « j'appelle ça la guerre civile du rap. On était les premiers à débouler dans le Nord et à être récompensés en tant que MC's, pour notre style, notre talent niveau lyrics, nos couplets. Ils étaient obligés de respecter ça. »


Pour autant, le duo fait la part des choses : contrairement aux Californiens ouvertement en conflit avec New York, les sudistes ne se sentent pas attaqués par l'élite rap de la Grosse Pomme, mais plutôt méprisés et négligés. D'où la réponse devenue culte d'Andre 3000 qui, après avoir toisé la salle, lâche un simple « The South got something to say » (« Le Sud a son mot à dire »), devenu culte depuis. « Il a dit ça à la cérémonie parce qu'ils nous huaient, mais on s'en battait les couilles, analyse Big Boi. Ça nous a énervés, et ils n'auraient jamais dû faire ça parce que ça nous a remis du carburant dans le moteur. Ça a consolidé notre état d'esprit, parce qu'on devait se battre très dur pour être reconnus. »

 

L'affirmation d'une identité

Du coup, lors de la conception du nouvel album, le duo sait qu'il n'a pas droit à l'erreur. Pas seulement en comparaison avec son premier LP, mais aussi parce que symboliquement, ce « mot à dire » revendiqué par Andre, doit impérativement se matérialiser dans ce second disque. Alors qu'il aurait été simple de se contenter de reproduire la recette de Southernplayalisticadillacmuzik, le groupe a clairement pour ambition de ne pas stagner et de passer un nouveau palier. Sans jamais imiter ce qui se fait chez la concurrence au Nord ou à l'Ouest, cela va sans dire. L'hostilité du rap game aurait pu conduire des artistes moins confiants à tenter de singer les cadors des autres grandes villes ; et des artistes plus impulsifs à pondre des couplets entiers d'insultes. Ce ne sera pas le cas ici. Bien au contraire, OutKast prend de la hauteur à tous les niveaux. Les textes sont plus que jamais ciselés, les flows travaillés, on a l'impression d'un mélange rafraîchissant entre leur côté spontané et un soin supérieur apporté à l'écriture, sans tomber dans la démonstration de force un peu vaine. Pourtant, plus que jamais, le groupe rappe « to prove a point » (pour prouver quelque chose) si l'on en croit la rime de Big Boi, qui confirme 20 ans plus tard : « ce quelque chose, c'était qu'on était capables de tous les bouffer. On est des vrais MC's. »

 

Si cet esprit de compétition est à n'en pas douter une motivation perpétuelle pour eux, il ne parasite à aucun moment leur approche créative. C'est peut-être là la plus grande réussite de l'album : ne jamais donner l'impression de se forcer ou de rapper pour les autres. Comme sur le premier album, les références que l'on trouve au détour des textes sont uniquement sudistes, le mode de vie décrit également. Tout est dans le titre : contraction de ATL (pour Atlanta) et Aliens (pour le côté extraterrestre), il résume à merveille l'état d'esprit du groupe. A savoir revendiquer son identité avec fierté, aussi différente soit-elle de ce qui est considéré comme la norme en vigueur : assumer son statut d'ovni, tout simplement.

Cette assurance va de pair avec le contrôle que le groupe a désormais sur sa propre musique. Désormais les rappeurs connaissent les rouages de l'industrie et leur place de décisionnaire leur permet de mieux s'épanouir à tous les niveaux. Ainsi, même si son label ne croit pas trop au potentiel commercial de Elevators (Me & You), OutKast insiste et le morceau finit bel et bien par être un single... qui se place illico en tête des charts. A partir de là, ce seront toujours eux qui décideront quels sons doivent être exploités et mis en avant. ATLiens marque aussi le passage de Big Boi et Andre derrière les consoles : ils produisent plusieurs titres de l'album et non des moindres puisque cela comprend entre autres Elevators mais aussi le titre éponyme.

 

(R)évolution musicale

Difficile d'évoquer cette histoire sans parler de Organized Noize, crew de producteurs légendaire composé de Rico Wade, Ray Murray et Sleepy Brown. Déjà très en forme sur le premier album, le trio récidive, dans des conditions idéales : alors que les rappeurs sont en tournée, les beatmakers louent le dernier étage d'un grand hôtel d'Atlanta et lorsque Big Boi et Dre reviennent, la base de ce qui allait devenir ATLiens est déjà construite. Il faut se rappeler qu'il s'agit de l'époque où un groupe fonctionne en alchimie totale avec un pôle de producteurs bien défini la plupart du temps. Du coup, outre les 5 morceaux produit par les rappeurs (eux-même influencés par leurs beatmakers), tout le reste est fignolé avec Organized Noize et chacun est plus que satisfait du résultat. C'est aussi pourquoi il n'y a pas tellement de différence flagrante niveau style : la couleur musicale reste cohérente tout au long de l'album, entre prods planantes, côté afro-futuriste et ambiance country rap tunes avant l'heure et bien sûr, l'atmosphère très lunaire aux inspirations SF qui ramène le tout au thème central des rappeurs extraterrestres qui viennent d'un autre monde, illustré par la pochette façon comics (d'ailleurs une mini-bd était incluse avec l'album).

 

Côté textes, les rappeurs ont pris de la maturité, en adéquation avec leur évolution personnelle. Andre est passé de fumeur invétéré à complètement sobre, il est devenu végétarien et a repris ses études pour décrocher son diplôme. C'est toujours le plus perché du groupe, mais on le sent à de nombreuses reprises très réfléchi et plutôt critique sur certains travers de sa communauté (le fameux « nigga syndrome » qu'il dit craindre pour l'avenir de la jeunesse plus attaché aux plaisirs immédiats que le long terme, etc). Du côté de Big Boi, il est certes toujours plus terre à terre que son collègue mais deux événements ont un peu modifié sa vision des choses : la mort de sa tante (qu'il considérait comme sa mère) et la naissance de sa fille. A des degrés divers, on le sent beaucoup plus posé et lucide sur ce qui importe réellement. C'est également une des forces du groupe : au détour de morceaux qui, du titre à l'instru, sont censés illustrés le côté science-fiction de l'album, les rappeurs n'hésitent pas à se confier totalement à l'auditeur, sans appuyer un côté larmoyant ou autre. Cette ambiance intimiste installe un côté discussion entre amis de longue date qui fait aussi la particularité du groupe.

 

C'est le point commun entre l'écriture et les instrus : réussir à sonner uniques tout en n'étant pas isolés du reste du rap. L'album est un ovni, mais qui ne sonne pas hors-sujet, les ponts avec la musique noire américaine sont nombreux. Les rimes évoquent le quotidien et les problèmes que pourraient constater d'autres rappeurs, mais les racontent différemment. Andre pourrait parfois passer pour un donneur de leçon, il sonne surtout comme quelqu'un qui s'interroge et se remet en question ; Big Boi semble de son côté plus moqueur qu'énervé quand il évoque les rappeurs qui jouent les pimps sans en être...

Si l'écriture et l'enregistrement se font au feeling, c'est au niveau de la sélection finale que rien n'est laissé au hasard : sur 35 morceaux posés, 15 seulement seront retenus. Et c'est le jackpot.

 

Succès et influence

Si l'on parle chiffres, c'est évidemment une réussite (double platine, c'est à dire 2 millions d'albums vendus). Mais l'enjeu était ailleurs.

Certains DJ et animateurs de la radio rap d'Atlanta (V103) affirment qu'il y a bien eu un avant et un après ATLiens, pour tout le monde : « plein de gens portaient le T-shirt Me and You, yo mama and yo cousin too. Tu prenais les trois premiers mots du refrain, et tout le pays complétait la rime... Si ce n'est pas la définition d'un classique je ne sais pas ce que c'est, se rappelle Ramona Debreaux. OutKast a mis le Sud sur la carte du hiphop, point barre. »

Le rappeur Rittz, bien plus jeune, ne tarit pas d'éloge lui non plus : « Le Sud n'était pas vraiment représenté à cette époque. En 96 tu commençais à avoir Master P, à peine, et bien sûr 8Ball & MJG, UGK. Mais OutKast, pour moi, c'était les précurseurs. Et leur son était unique. Quand j'écoute ATLiens, c'est comme s'il y avait une nouvelle odeur dans la pièce. »

Il peut sembler un peu compliqué de parler d'héritiers directs du groupe en 2016 même si certains continuent de s'inspirer de leurs morceaux cultes, mais l'influence d'OutKast et plus généralement de la Dungeon Family n'est plus à prouver. D'une part la suite de la discographie du groupe a continué de les propulser toujours plus haut puisque le succès international a suivi ; les fans continuent de fantasmer sur un album solo d'Andre 3000 (dont chaque apparition en featuring suffit à affoler tout le monde) ; l'intégralité des artistes d'Atlanta voire du Sud continue de les porter aux nues bien qu'ils ne soient plus actifs en tant que groupe depuis des années. Cela peut surprendre tant le style de rap de la ville a évolué : difficile pour certains d'envisager une quelconque filiation entre la trap actuelle et l'album en apparence bien plus doux d'OutKast. C'est là qu'il faut se rappeler la véritable signification du titre et sa portée symbolique pour plusieurs générations de rappeurs : on peut être différent, décrié par tous voire carrément bizarre, on n'en est pas moins légitime. Décomplexer le rap, un combat qui ne date pas d'hier.

 

 

 



Crédit photo : Brigitte Engl / Getty Images

+ d' OutKast sur Mouv

Par Yérim Sar / le 01 septembre 2016

Commentaires