ANONYMOUS CHERCHE SA VOIX

/ le 27 février 2012
ANONYMOUS CHERCHE SA VOIX
Une « conférence de presse » Anonymous ? Même pas un fake. C'est l'expérience tentée, ce vendredi soir, entre une grosse centaine d'Anonymous francophones et une petite poignée de journalistes. Entre LULZ intense et rude apprentissage démocratique. Récit.

 

D'abord, il a fallu faire le premier pas. Autrement dit, aller traîner ses guêtres numériques sur les fameux chans IRC (Internet Relay Chat), ces salons de discussion en ligne où se retrouvent, à toute heure du jour et de la nuit mais surtout le soir, ceux qui, de près ou de loin, participent de la galaxie Anonymous. On y débarque dans un univers assez radicalement éloigné du fantasme anxiogène de la "cyberguerre mondiale" : dans ces espaces ouverts à tous vents et accessibles en quelques clics s'entrecroisent des conversations débridées à base de pizzas froides, de blagues salaces, de liens vers des vidéos LOL. Mais aussi des échanges d'informations sur la situation syrienne ou des commentaires live sur une intervention télévisée de Nicolas Sarkozy. Anonymous en condensé, depuis ses origines – le fameux forum en ligne 4chan, parfois présenté comme le "trou du cul d'internet" – jusqu'à sa politisation grandissante, via la lutte contre la scientologie, le soutien à Wikileaks, le support aux cyberdissidents des printemps arabes et les actions contre les lois de "régulation" du web, SOPA, PIPA, ACTA et Hadopi.

 

Manifestation anti-Acta du 11 février 2012. 

 

"C'est comme entrer dans un bar et demander : qui a raison ici ?"

Pas d'autre choix que d'abandonner ses repères. Comme les Indignés qui ont éclos en Europe l'an passé, comme les mouvements "Occupy", Anonymous n'a ni hiérarchie, ni porte-parole, ni discipline à proprement parler. Poser une question sur un chan, c'est souvent obtenir dix réponses. Proposer une interview, c'est provoquer un débat épique. Inutile de chercher à savoir qui est "légitime" et qui ne l'est pas. Ce que m'expliquera en messagerie privée, avec une bonne dose d'humour, un assidu des IRC : "C'est comme entrer dans un bar et demander : qui a raison ici ?" On finit, peu à peu, par pouvoir y tracer des zones d'influence, des lignes de fracture, par identifier les "noobs" (les néophytes) et les activistes investis dans les actions les moins légales, ou les plus risquées, de la DDoS (la fameuse "attaque par déni de service", qui consiste à saturer de connexions un serveur) à l'exfiltration d'informations confidentielles, en passant par le "défaçage" (détournement de la page d'accueil d'un site). Délimitations toujours un peu floues. Anonymous n'est pas un collectif à proprement parler, plutôt une juxtaposition de groupes à géométrie variable, rassemblés sous l'étendard de la défense des libertés numériques et présentant au reste du monde le visage démultiplié de Guy Fawkes – génial coup marketing à faire saliver bien des publicitaires.

Comment, dès lors, faire "parler" Anonymous ? Compliqué. Il faut s'attendre à se faire un peu rabrouer, car méfiance il y a. Hostilité ? Pas forcément. Propulsée sous le feu des médias, la mouvance a, plus que jamais, besoin de s'exprimer, ne serait-ce que pour contrebalancer quelques étiquettes à l'emporte-pièce – les "voleurs" du directeur de la rédaction de L'Express, ou la surréaliste comparaison avec al-Qaeda lâchée par Éric Zemmour. Les communiqués de presse et les vidéos n'y suffisent plus. Mais c'est là que survient la deuxième difficulté : comment s'exprimer en interview dès lors que la parole collective est la seule à faire sens ? Certains y sont prêts, au risque d'être immédiatement démentis par le groupe ; les passages au "Petit Journal" de Canal+, ou chez la paire Zemmour-Naulleau, ont été suivis de communiqués cinglants. Une partie des Anonymous francophones tente une autre voie : celle de l'élaboration collective. Le 4 février dernier, le site web de France Info réalisait la première interview online du genre. D'autres demandes ont suivi, chacune donnant lieu à discussions. D'où l'idée de réunir, le même jour et à la même heure, une poignée de journalistes pour réitérer l'expérience. Seront conviés Le Mouv', France Info, Le Parisien, Owni et Code 5 Productions pour un prochain "Pièces à conviction" pour France 3.

 

#jaimelesvaches, Je_veux_une_bière

Rendez-vous est pris pour le vendredi 24 au soir. Ce sont les locaux d'Owni, tout près de la place de la République,  qui nous hébergent. Quant au dispositif technique, il tient un peu de l'usine à gaz. Un canal de discussion a été mis en place pour que nous puissions poser nos questions ; les Anonymous peuvent s'y connecter mais pas s'y exprimer. Un autre – auquel nous n'avons pas accès – accueille les débats des "Anon". Entre les deux, un "coordinateur" joue les interfaces, nous répercute la synthèse des discussions et la met en voix, via le logiciel Skype. À l'autre bout, nous enregistrons une voix modifiée. En théorie, tout est bordé.

 

De gauche à droite : Le Mouv' + Owni, France Info x 2. Photos : Ophelia Noor / Owni

 

En pratique, tout devient vite un peu bordélique : Anonymous est, par nature, impossible à contenir. L'interview à peine lancée, arrivent les premiers messages privés. Des "bonjour", des "comment ça va", des causeries bières et chips. Puis une invitation à rejoindre un chan où fusent les blagues et les provocs, histoire de s'exercer à l'art du trolling de groupe. On y sera rapidement menacée d'un loltoshop en règle (le résultat, ci-dessous, arrivera le lendemain matin via Twitter). Un nouveau canal est créé : "#jaimelesvaches", où nous sommes invités et qui va jouer rapidement le rôle de "off". Même le canal officiel est parasité. Les "Anon" se sont interdit d'y parler ? Qu'importe, ils contournent leur propre règle en changeant leurs pseudonymes. Untel devient "Bonjour_les_journalistes" puis "Je_veux_une_bière". La discipline démocratique – sur le canal de discussion, ça débat sévèrement et nous en aurons quelques échos – ne tient plus dans les marges où elle s'auto-saborde en permanence. 

 

"Internet est né libre et doit le rester"

Sur le canal officiel, les réponses arrivent au compte-gouttes, après dix, parfois vingt minutes de débat. Réaffirmation des fondamentaux : l'action "pour toutes les libertés, contre les dictatures, contre la censure et les régimes totalitaires" , "pour le droit à l'anonymat et le respect de la vie privée" ; l'anonymat revendiqué comme moyen de garantir la protection de chacun et l'égalité de tous ; la dénonciation de la restriction des libertés sur la Toile – "Internet est né libre et doit le rester, la connaissance et le savoir n'ont de valeur que s'ils sont partagés par tous". Prise de distance vis-à-vis des actions visant l'extrême droite, revendiquées par des Anonymous lyonnais : "nous ne pouvons pas maîtriser toutes les opérations". Démenti logique de la rumeur d'une "extinction" du web le 31 mars prochain : opération "techniquement irréalisable, qui reflète le triste niveau des gens qui l'ont annoncée". Et quelques piqûres de rappel, auxquelles ils tiennent. Anonymous ne se prive pas des outils de communication dont il a besoin. Anonymous n'attaque pas les médias. Anonymous ne détruit pas les données auxquelles il accède. Anonymous soutient les peuples et surveille "les gouvernements et les grandes industries".

Parfois, la question est mise de côté, ou la réponse tombe carrément à côté. Nous ne saurons pas grand-chose de la manière dont le groupe a perçu le passage en garde à vue de trois Anonymous présumés, il y a quelques semaines, mis sur le même plan que la "désinformation" quand il s'agissait, en France, d'une première (annonciatrice d'une répression accrue ?). Difficile également de savoir jusqu'à quel point la logique de structuration, dont témoigne le processus même de l'interview collective, est vécue comme potentiellement conflictuelle avec l'esprit horizontal et décentralisé que revendique Anonymous. Certes, "il faut dissocier hiérarchie et structuration", "tout le monde se concerte et les décisions se prennent avec la masse", mais jusqu'à quel point – et jusqu'à quelle masse critique au juste ? "Nous sommes légion", mais ça n'empêche pas les contradictions. Qui font d'ailleurs partie du jeu.

Plus éclairante en revanche, l'affirmation de la volonté de "gagner en visibilité et [de] se séparer de son image principale de hackers", volonté sensible ces derniers temps via les mobilisations IRL (in real life, i.e. "dans la vraie vie") contre le projet ACTA. Ou encore, cet aveu d'échec quant aux opérations menées contre les réseaux pédophiles, qui ont conduit ces derniers à "se sécuriser encore plus" et à une accumulation de "preuves non recevables par un tribunal" : "Nous ne participons plus à ce genre d'opérations à présent, et nous laissons la police faire son travail."


L'idéologie et le LULZ

Plus de cinq heures après le début des opérations, le résultat des courses est, en fin de compte, étonnamment conforme à la nature d'Anonymous. D'un côté, une parole collective âprement débattue, pesée au mot près, de l'ordre du plus petit dénominateur commun et, de ce fait, assez sèche, assez lisse – mais également très politique, au sens large du terme. De l'autre, en coulisses, des blagues de cul, des blagues de geeks, et même du rickroll. L'idéologie + le LULZ, ce "côté obscur" du LOL. L'idéologie et le LULZ, deux manières, qui n'en font qu'une, de lire leur réponse, lapidaire, à la question "Faut-il avoir peur de vous ?" : "Expect Us." Redoutez-nous. Pirouette : encore faut-il avoir de bonnes raisons de les redouter.

Le loltoshop de Z, Anonymous style.

 

À peine arrivée une dernière réponse en forme de manifeste – "à l'avenir les luttes menées seront les mêmes qu'aujourd'hui, peut être que nos moyens de revendication et de communication évolueront, mais nous serons toujours là pour garantir ce que l'on appelle la neutralité du net", – et sitôt la session officiellement close, c'est le débarquement sur le chan officiel, la grande récré, la cacophonie, les remerciements échangés pour la patience de part et d'autre, les "il vous reste des chips ?", les "À PWAAAAL !", les souhaits de bonne nuit. Confronté à l'afflux de sang neuf, dit "newblood", depuis la fermeture de MegaUpload, et à la lumière médiatique, Anonymous évolue par la force des choses. L'humour frondeur n'est sans doute plus sa valeur cardinale. Mais on constate qu'il est toujours inscrit dans son ADN. Comme une autre liberté fondamentale.

 

Amaelle Guiton

 

À lire aussi :

Le débrief de Pierre Breteau pour Franceinfo.fr

Le récit de Pierre Alonso sur Owni.fr

L'analyse d'Antonin Chilot pour leparisien.fr + les coulisses

 

MERCREDI 29 FÉVRIER : ANONYMOUV'

Journée spéciale "hacktivisme" avec Owni.fr

Une partie de la conférence de presse sera diffusée dans le 7/9.

 

 


 

EXTRAITS DE LA CONFÉRENCE DE PRESSE

Sur les opérations contre l'extrême droite : "En ce qui concerne les actions visant l'extrême droite, Anonymous ne prend pas partie. De ce fait, nous ne pouvons pas maîtriser toutes les opérations ainsi que les groupes qui agissent au nom d'Anonymous." 

Sur les manifestations : "Les manifestations permettent de créer une passerelle entre le virtuel et le réel. [...] Ceci permet au public d’accéder aux messages des Anonymous de façon directe. C'est aussi et surtout le signe d'une évolution des mentalités. Le mouvement gagnant en ampleur, celui-ci veut naturellement gagner en visibilité et se séparer de son image principale de hackers. Nous défendons des idées et des valeurs et nous utiliserons tous les moyens que nous jugerons bons et nécessaires d'utiliser pour les défendre."

Sur le "blackout" annoncé du 31 mars : "Cette opération n'a aucune crédibilité, tout simplement parce qu'Anonymous n'a nullement l'intention de rendre indisponible un outil que nous utilisons au quotidien, et que nous défendons fermement. [...] Cette soi-disant opération est techniquement irréalisable et reflète le triste niveau des gens qui l'ont annoncée."

Sur le rapport aux médias : "Internet est né libre et doit le rester. La connaissance et le savoir n'ont de valeur que s'ils sont partagés par tous. Nous mettrons tout en œuvre pour préserver ce droit. Nous regrettons, et avons déjà signalé dans un communiqué, les attaques contre les médias et les réseaux sociaux par des usurpateurs. Ces actions étant contre nos principes fondamentaux, nous condamnons vigoureusement toute attaque menée à l'encontre des médias." 

Sur la structuration d'Anonymous : "Il faut dissocier hiérarchie et structuration, nous rédigeons des réponses en nous basant sur ce que dit le collectif, une voix ne vaut pas plus qu'une autre, à l'inverse, c'est la base du fonctionnement des chans IRC, tout le monde se concerte et les décisions se prennent avec la masse. On peut comprendre votre position mais dans le cas présent, nous faisons plus ou moins le travail que vous feriez si nous étions tous sur un chan, choisir parmi les réponses celles qui correspondent le mieux et à la question posée et à la pensée collective." 

Sur les réseaux pédophiles : "Anonymous est intervenu sur des opérations anti-pédophilie, cependant il s'est avéré que ça n'a pas eu que des effets positifs sur l'enquête de police, rendant les preuves accumulées non recevables devant un tribunal. [...] Ainsi pensant bien faire Anonymous a en fait "saboté" l'enquête de police, qui n'a pas suffisamment d'hommes sur la question, et a aussi mis les pédophiles en état d'alerte ceci les incitant à se sécuriser encore plus [...]. Nous ne participons plus à ce genre d'opérations à présent, et nous laissons la police faire son travail. Nous aimerions cependant que l'Etat concentre ses moyens afin que ce genre d'individus soient arrêtés plutôt que de légiférer des textes comme Hadopi ou Loppsi."

Sur l'avenir : "Si les gouvernements et les grandes industries tiennent compte de l'avis des peuples, si dans le futur, bien que cela semble peu probable, les dirigeants deviennent transparents, alors Anonymous n'aura plus de raison d'exister. Mais il est fort probable qu'au moindre nuage sur la paix et la sécurité de l'Internet, Anonymous se réveille, et fasse entendre sa voix. Anonymous est et restera le peuple. [...] Les luttes menées seront les mêmes qu'aujourd'hui, peut être que nos moyens de revendications et de communications évolueront, mais nous serons toujours là pour garantir ce que l'on appelle la neutralité du net."

Texte intégral disponible sur Pastebin.

 

/ le 27 février 2012
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