André 3000 : sur les traces d'un génie perdu

Par Julien Bihan / le 03 mai 2017
Sur les traces d’un génie qui s’oublie, André 3000
Pendant une décennie, André 3000 a participé avec OutKast à la construction de la bande-son de toute une génération. Il aura secoué les têtes des passionnés de hip-hop sur "B.O.B.", accompagné les couples torturés sur "Ms. Jackson" et fait danser les ménagères sur "Hey Ya!". Mais aujourd’hui, où est passé André Benjamin ?

Saisir l’insaisissable. André 3000 apparaît aujourd’hui comme une énigme dont il est difficile de comprendre la finalité. En 2006, OutKast nous plonge dans un univers prohibitionniste, Idlewild Gangsters Club. Une expérience musicale et cinématographique qui deviendra leur dernier projet artistique… Trois années avant,  ils avaient braqué le monde de la musique avec un double album habillé de plusieurs couches de platine, Speakerboxxx / The Love Below. Big Boi poursuit ses pérégrinations musicales avec plus ou moins de succès, plus ou moins d’attention. L’intérêt s’est un peu envolé avec son partenaire, André 3000. La puissance de son magnétisme, la faculté de passer du rap à la chanson, l’excentricité de ses tenues géniales, il incarnait sûrement la singularité du groupe.

Encore aujourd’hui, sa fraîcheur fascine. En quelques mois, il traîne sa carcasse de quarantenaire sur quelques uns des projets les plus excitants de 2016 :  Blonde de Frank Ocean, Birds in the trap sing McKnight de Travis Scott ou Passion, pain & demon slayin’ de Kid Cudi. Mais au bord de sa machine à remonter le temps, André Benjamin navigue parmi les rumeurs de son retour sur un album solo ou en groupe. Parfois, il les entretient même naïvement. Mais pendant ce temps-là, la moitié d’OutKast a égrainé plusieurs projets. Parfois inaboutis mais toujours prometteurs, chacun d’entre eux sont les pièces d’un puzzle que l’artiste peine à assembler.

 

Septembre 2008 : Lancement de la première collection Benjamin Bixby, et dernière.

Le bob en fausse fourrure de léopard bien avant que H&M vomisse l’imprimé sur toutes ses collections dans B.O.B., le pantalon de kimono rose fushia dans So fresh, so clean ou encore la « chaquetilla » du toréro dans Roses ; André 3000 époustoufle à chacune de ses apparitions dans les clips d’OutKast. Un prescripteur qui décide de voir plus loin que les étagères de sa garde-robe pour bâtir sa propre marque. Et forcément, elle ne ressemble pas aux autres entités streetwear de ses confrères. Loin des ensembles « peau de pêche » Sean John et des baggys Rocawear, Benjamin Bixby baigne dans une esthétique biberonnée aux années 30. L’univers se construit autour de polos de football américain, de cardigans à la Clint Eastwood, de costume aux accents britanniques… Le label prend exclusivement pour domicile Harrods à Londres et Barneys à New York. Le démarrage semble plus qu’honnête. Même Anna Wintour lui aurait filé quelques tuyaux en l’avertissant de s’entourer d’investisseurs qui comprennent que ce n’est pas « une marque éphémère d’artiste ». On ne la surnomme pas la papesse de la mode pour rien, la marque aura duré un an.



Malgré tout, Benjamin Bixby traduit l’importance de la mode aux yeux du créateur. Une manière de s’émanciper. Au collège de Sutton à Atlanta, l’adolescent se voyait dans les Tretorn des petits bourgeois de la cour de récréation. Faute d’argent, faute de père et de grand frère, le loustique décide de se constituer sa propre garde robe en regardant des vieux films et en teignant ses pantalons. Un procédé qu’il récupère des années plus tard avec OutKast en travaillant avec les magasins d’étoffes et les meilleurs couturiers de sa ville. André 3000 décrypte pour The Guardian l’évolution de son apparence à l’époque :

 Quand on regarde toutes les photos et les clips, on voit qu’au début je voulais juste entrer dans le moule en portant des maillots de baseball et des baskets. Mais plus j’avançais dans ce que je voulais faire, plus je voulais envoyer chier ce que tout le monde faisait […] Quand la sonorité d’OutKast a changé et que j’ai commencé à produire mes disques je voulais refléter esthétiquement ce à quoi la musique ressemblait. Quand elle est devenue plus déchaînée, plus bizarre, plus « funky », les vêtements aussi. Puis quand elle est devenue plus sophistiquée, les vêtements aussi. 


 

Cet appétit pour la mode ne le quitte jamais, avec elle André Benjamin continue de surfer sur la vague du débutant. « J’aurais voulu aller à l’école pour apprendre les terminologies et les techniques exactes. » Cette perpétuelle recherche de nouveautés définit tout ce qu’il entreprend même quand on le contraint à exhumer les fantômes de sa carrière passée quelques années plus tard.

 

Novembre 2012 : André 3000 surclasse T.I. sur le titre « Sorry »

Deux gars d'Atlanta se courent après depuis quelques temps. Enfin, ils se réunissent sur un morceau. T.I. invite le rappeur d'OutKast sur son huitième album. Le King fait le point :

Je ne garde rien d’autre que du positif de cette expérience. Même si certains disent qu’il m’a descendu sur mon propre disque. Tu sais, il m’a descendu sur mon propre disque (reconnaît-il en souriant, ndlr). Pour moi, c’est un honneur qu’il ait choisi mon album pour s’ouvrir, pour partager son âme au monde. Je suis flatté. 


 

Même si André 3000 appelle T.I. pour lui prier d’arrêter de revendiquer cette défaite, le cas de « Sorry » reste rare dans l’histoire du hip-hop. Lorsque deux rappeurs entrent dans une cabine de studio, ils se dépassent tous les deux pour ne jamais perdre la face. Quelques classiques du genre ont été le fruit de cette compétition artistique : de « The next episode » avec Dr. Dre, Snoop Dogg, Kurupt et Nate Dogg à « Monster » avec Kanye West, Jay Z, Nicki Minaj et Rick Ross. Pourquoi quand il s’agit d’André 3000, ce qui devrait être une humiliation se transforme en honneur ?

 

 

Lors de ces onze années, André Benjamin a ponctué son mutisme musical par plusieurs collaborations. Il se forge une œuvre par procuration, soignée et diversifiée. De Rick Ross à Future, de Drake à Chris Brown, ses featurings entretiennent le mythe autour de la moitié d’OutKast qui répète systématiquement des performances flamboyantes. Plus que ça, ils lui permettent d’exister analyse l’Atlien pour GQ en 2012 : « J’ai le privilège que tous ces nouveaux artistes me sollicitent pour me dire « Hey André, on te veut sur ce titre. » J’ai accepté ces demandes ces deux dernières années, j’ai fait des collaborations. Donc ils me maintiennent en vie. » Des échanges qui l’inspirent, qui le motivent : « Quand ils m’appellent, je ne peux pas les laisser tomber. Je ne peux pas laisser Future tomber, je ne peux pas laisser Lil Wayne tomber » ajoute-t-il dans le New York Times. Une configuration, une structure, une deadline qui le poussent à être efficace, à être créatif, à se livrer.

 

 

Forcément quand André prend un micro, chacun tend l’oreille pour élaborer sa propre psychanalyse. Dans « Sorry », il rappe : « And say I'm sorry I'm awkward, my fault for fuckin' up the tours / I hated all the attention so I ran from it »  (« Je m’excuse, je suis gêné, c’est de ma faute si j’ai foutu les tournée en l’air / Je détesté toute l’attention qu’on me portait donc je m’y suis dérobé ») Un passage dédié à sa moitié musicale, Big Boi, qui lui répondra en interview : « Il s’excuse d’avoir décliné une tournée à un million de dollars la nuit (au moment de Speakerboxxx/The Love Below, ndlr). Il ne voulait plus faire de scène, mais c’était compréhensible. » C’est peut-être cette culpabilité qui l’amènera à découvrir les projecteurs des festivals à nouveau.

 

Avril 2015 : Le retour foireux d’OutKast sur la scène de Coachella

Le frottement des accords de Hey ya ! retentissent et annoncent la fin de la première représentation d’OutKast à Coachella. André 3000 rappe mais tourne le dos au plusieurs milliers de personnes qui sont venus l’acclamer. Le rappeur préfère contempler l’écran géant, gêné, et laisse Big Boi esquisser des pas de danse à base de rotations de chevilles incertaines. Une gêne que 3000 verbalise lorsqu’il quitte la scène : « Je sais que c’était bizarre… Ce truc de revenir après 20 ans… »

 

La tournée des festivals du vingtième anniversaire d’OutKast, l’artiste n’en voulait pas.  C’est ce qu’il assume lors d’un coup de téléphone de Prince qu’il raconte pour le New York Times :

Quand il m’a appelé deux jours après (le premier Coachella, ndlr), c’était la première fois que je lui parlais […] Je lui ai expliqué que je ne voulais vraiment pas le faire. Il me répond : « Je suis passé par là. Après leur avoir donné les hits, tu peux faire ce que tu veux. 


 

Les enjeux financiers assortis à la loyauté pour son binôme l’ont poussé à revenir sur scène avec cette salopette rayée et le sentiment de faire des imitations passées.

Après ce premier loupé, l’artiste change tout. Il se lance dans la confection de combinaison de pilote automobile noire, 48 au total. Chaque soir de performance, André Benjamin en enfile une nouvelle et y inscrit un message de moins de 140 caractères : « i don’t know what else to say », « art or fart ? », « i love old people », «i’ve never been to afrika »…

 

Concis comme un tweet, les messages revêtent une portée plus puissante que ceux qui émergent du flux éphémère des réseaux sociaux. Une perruque platine, une paire de lunette de soleil et une étiquette où il inscrit le symbole du dollar d’un côté, puis où il écrit « sold » de l’autre. Il analyse le geste pour The Fader : « Je trouvais bizarre de retrouver la scène pour refaire ses morceaux. Je sentais que les gens penseraient : « Tu fais tous ces festivals pour l’argent. » J’avais le sentiment d’être un vendu honnêtement. Donc je me suis dit que si j’y allais sur une blague, je me sentirais plus cool là-dessus. » Toutes ces nouvelles créations stimulent une créativité qu’il a accepté de mettre en veille en signant ce contrat monstrueux. Plus que ça, l’« entertainer » façonne un personnage qui lui permet de mettre une barrière qui le sépare de la réalité.  Une déformation professionnelle.

 

Mai 2015 : Sortie française du DVD, Jimi, all is by my side.

L’information circule dans les tuyaux de l’industrie hollywoodienne depuis 2012, André Benjamin portera Jimi Hendrix à l’écran. L’idée met l’eau à la bouche et elle  est réalisée par John Ridley, scénariste oscarisé pour 12 years of slave. Mais voilà, beaucoup se sont essayés à monter un biopic sur l’idole du rock (Laurence Fishburne, Thomas Tull) en s’y brisant les dents comme Jimi sur sa guitare. La Experience Hendrix L.L.C., société qui gère les droits de l’artiste, est coriace en affaire. Impossible d’utiliser les morceaux originaux. Du coup le film a construit sa bande-son sur des reprises faites par Hendrix (Bob Dylan, The Animals, The Beatles). L’ancien d’OutKast en réenregistrera certaines. Janie Hendrix, sœur de l’idole et présidente de la Experience Hendrix L.L.C., est limpide : « Quand nous ferons un biopic, nous serons impliqués et le contrôlerons depuis le début. »

 

 

Peu importe, John Ridley tient à son long métrage et compte bien aller jusqu’au bout. Mais petit à petit, le projet s’enlise dans différentes polémiques. L’ancienne petite amie de Hendrix, Kathy Etchingham répand un peu partout dans la presse l’éventualité de porter plainte. Le film met en image des scènes de violences domestiques totalement fictives avec son ancien copain. Dur. Le film est un gouffre financier et ne sera même pas projeté au cinéma dans plusieurs pays notamment en France.

Un marasme dans lequel André Benjamin surnage. Il livre une interprétation délicate et nuancée de la rockstar. L’acteur se retrouve dans Hendrix notamment dans son rapport à ses muses. Erykah Badu en tête. Surtout, le projet lui permet de s’extirper d’une routine dépressive liée à sa difficulté artistique de créer :

Parfois quand tu es seul, tu te laisses aller. Je savais que si j’attrapais un train avec plusieurs personnes, je ne pourrais pas les laisser tomber. 


 

Cette fascination pour le cinéma le booste, le touche-à-tout exprime plusieurs fois son envie de passer derrière la caméra.

En revanche, la musique mène un combat contre André 3000. Elle le tourmente et le pétrifie. Quand il entre en studio, l’homme se retrouve face à lui-même. Son passé glorieux, son âge qui défile, sa quête de nouveauté et sa multitude de morceaux inaboutis sur son disque dur. Quand il entre en studio, André Benjamin ne veut plus faire de rap, il est trop amoureux de la fougue du genre pour « l’infiltrer avec du vieux sang ». Mais quand il entre en studio, André Benjamin cherche absolument à retrouver l’insouciance de son passé. Quand on l’interroge en 2012 sur son nouvel album solo, il répond en 2012 pour GQ : « La plus grosse peur à propos mon prochain album est de trop y penser. C’est la raison pour laquelle j’essaie de saisir l’énergie que j’avais avant. Dans tout ce que tu as pu entendre de moi, je ne réfléchissais pas. Quand tu regardes Wayne, quand tu regardes Kanye… Je peux te dire qu’ils sont en état de grâce parce qu’ils ne réfléchissent pas et c’est là que tu te retrouves à ton meilleur niveau. Donc j’espère actuellement ne pas laisser mon passé rattraper mon futur. » Nous sommes en 2017, Lil Wayne est en guerre clanique avec Cash Money, Kanye West soutient Donald Trump et André 3000 n’a toujours pas sorti d’album.

 



Crédit images : Eirka Goldring / Getty Images

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