Alpha 5.20 : la mort avant le déshonneur

Par Genono / le 29 février 2016
Alpha 5.20 : la mort avant le déshonneur
Artiste devenu culte depuis sa retraite choisie, Alpha 5.20 est quasiment devenu une légende urbaine depuis son dernier album publié en 2011. Retour sur un parcours unique et sur le destin de l'une des personnalités les plus énigmatiques et influentes du rap français.

La mort est inévitable. Pour tout le monde. On peut la redouter, l'accepter ou même l'attendre, le résultat est le même : on finit inévitablement entre quatre planches. C'est une certitude absolue. La seule incertitude concerne le moment et la façon de mourir : pour l'immense majorité des gens, on ne choisit ni l'un, ni l'autre. On peut mourir dignement, ou en pleine déchéance.

Pour les artistes contemporains, la retraite correspond à une première mort. Quitter la lumière pour l'anonymat médiatique équivaut à débrancher soi-même le respirateur artificiel, à accepter la fin. Rares sont les chanteurs, acteurs ou réalisateurs à accepter la fin et à partir dignement. Avant le déshonneur. Beaucoup trop nombreux tirent sur la corde jusqu'à écorner leur légende, jusqu'à détruire les fondations de carrières construites pendant des décennies, s'éteignant à petit feu jusqu'à ce que la mort médiatique se fasse d'elle-même.

De ce point de vue, la fin de carrière d'Alpha 5.20 est la plus belle qu'un artiste puisse imaginer. Au sommet de sa gloire, à l'apogée de son succès critique et commercial, et alors que chacun de ses derniers projets -un film, un album, un best-of- a connu la réussite. "Si Dieu veut, à 35 piges mes journées seront fériées", annonçait-il dans le titre Ma vie est sacrée. En 2011, quand son dernier disque parait dans les bacs, Alpha vient de fêter ses 34 ans. Parole tenue. Filant la métaphore entre mort artistique et mort véritable, il termine lui-même le travail, avant de sombrer -comme trop de rappeurs- dans l'obsolescence. Scarface d'Afrique, "La mort avant le déshonneur". Accueillir la fin avec le sourire, avec le luxe ultime de ne rien regretter. Illustration parfaite de cet état d'esprit, cette pochette -l'une des plus marquantes de l'histoire du rap français-, en référence au grandiloquent Sonatine, pièce maitresse de la filmographie de Takeshi Kitano.

 

 


"Sans goutte d'eau dans le désert, j'ai marché en solitaire".

De sa naissance à la fin des années 70 en plein Dakar à son arrivée en Champagne-Ardennes au début des années 90, rien n'a jamais prédestiné Ousmane Badara à une telle réussite. Ses premiers pas en région parisienne se font à Epinay-sur-Seine, loin du rêve africain. Déjà, il comprend que rien ne lui sera épargné, que la survie dans ces recoins éloignés de la capitale ne peut se faire qu'au prix d'une détermination sans faille et d'un art de la débrouillardise exacerbé. Alpha vit de petits boulots, et si aucun employeur ne veut de lui, il crée lui-même l'emploi : vendeur de canettes, de sapes, ou de psychotropes, celui qui se fera surnommer quelques années plus tard "pharmacie du ghetto" prouve déjà sa capacité à trouver des ressources en plein désert.

La diaspora sénégalaise ayant traversé l'Atlantique, Ousmane trouve, dès les années 90, un pied-à-terre au pays de l'Oncle Sam, de Malek El-Shabazz et de Master P. Quelques allers-retours suffisent à démultiplier sa culture de la musique rap, tant sur le plan artistique qu'en terme de business. Il comprend que les maisons de disques ne sont pas qu'une étape optionnelle pour vendre des disques, que se passer de directeurs artistiques et d’intermédiaires est possible. De retour dans son 93, il se rapproche de rappeurs indépendants (La Brigade, Diomay), compose un embryon de crew et tente de se faire une petite place sur une scène qui, comme le monde du travail quelques années plus tôt, ne veut pas de lui. Les débuts sont laborieux, mais Alpha 5.20 est fait pour les chemins escarpés. Bien plus que d'hypothétiques qualités naturelles de rappeur, le secret de sa réussite réside dans son abnégation. Là où d'autres auraient baissé les bras -ou travesti leur musique- face aux portes fermées, le Sénégalais trouve des solutions. Sans se plaindre, ni blâmer les autres. Il n'y a pas de place pour lui dans les rayons de la Fnac ? Alors ses disques seront vendus sur les marchés, aux puces, dans le coffre de sa voiture.

Les premières pierres de sa discographie sentent aussi bien la bricole et l'amateurisme que la passion et l'insouciance, la mentalité bledarde d'un immigré attaché à ses racines que les codes purs et durs d'un jeune adulte qui n'a connu de la France que les ghettos de banlieue. Alpha 5.20 et ses frères font preuve d'une sincérité essentielle dans leurs propos comme dans leur attitude, à une époque où le rap se noie dans son asepsie, et où ses repères "authentiques" se perdent dans le star-system. A l'opposée, le Ghetto Fabulous Gang crée une relation de proximité avec ses auditeurs. Les rappeurs sont accessibles, vendent leurs disques eux-mêmes, de main à main, depuis leur stand à Clignancourt. Et pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer pour échanger leur monnaie contre quelques CD ou textiles, Alpha 5.20 se transforme en VRP des banlieues. Une camionnette, un stock dans le coffre, et il va à la rencontre de son public dans les cités où la police et les rappeurs n'osent pas entrer.


 

"J'suis plus qu'un mec de tess : j'suis un mec du bled"

De Mantes-la-Jolie à Sevran, de Grigny à Clichy-sous-bois, le Ghetto Fabulous Gang entre sans avoir besoin de montrer patte blanche. Mieux, il en profite pour fructifier ces visites amicales et en faire une série de vidéos regroupées sur DVD. Contrairement à beaucoup trop de rappeurs estampillés "street" mais qui ne retournent dans la rue que le temps d'y tourner des clips, Alpha, Shone, O'Rosko et leurs comparses viennent donner de la considération aux sauvageons qui effraieraient les MC's les plus hargneux. "L'argent c'est rien, le respect c'est tout" dira Alpha quelques années plus tard, sous forme de maxime. Bien avant que l'argent ne fasse son entrée dans les caisses, le principe existe déjà : en donnant du respect à son public, le rappeur se crée une aura et une sympathie que tous les disques d'or du monde ne pourraient acheter.

Mais au-delà de cette cote de sympathie à faire pâlir n'importe quel politicien, Alpha 5.20 est un businessman hors-pair, et un visionnaire incroyable. Personne n'aurait pu prédire qu'un groupe pouvait vendre des milliers de disques à partir d'un simple stand aux puces, puis se développer à partir de cet embryon de réussite, en étendant ses activités au textile, à la vidéo, et à la production musicale. Alors que la norme n'était pas encore au rythme frénétique actuel des sorties d'albums, le Ghetto Fab enchaine, dès le début des années 2000, un nombre incalculable de mixtapes et d'albums... Sur l’année 2006, les différents rappeurs du groupe produisent au total dix projets différents. Une hyperproductivité rendue nécessaire par le mode de fonctionnement adopté, où tout est entièrement autoproduit et indépendant. La liberté a un prix ...

Et pourtant, malgré les obstacles dressés sur la route de tout artiste ayant fait le choix d’évoluer sur des circuits parallèles, Alpha 5.20 construit sa réussite et force le respect, dans la musique comme dans d’autres domaines. Point d’orgue de la volonté de diversification artistique du rappeur, le long-métrage African Gangster (2010), réalisé par Jean-Pascal Zadi, est l’aboutissement de la démarche d’indépendance embrayée une décennie plus tôt. Produit et distribué de la même manière que les mixtapes et les albums du Ghetto Fabulous Gang –et des artistes affiliés de près ou de loin-, le film raconte l’histoire d’un immigré sénégalais venu chercher la réussite en France … et embarqué presque malgré lui dans une existence criminelle. Sorte de cross-over entre la vie réelle d’Alpha et les références hollywoodiennes fantasmées –avec Scarface en premier lieu, évidemment-, African Gangster réussit là où l’immense majorité des rappeurs ont échoué : le film est solide, cohérent, et construit. Sans toucher au chef d’œuvre, ni éviter son lot de clichés, il trouve son public, et ajoute encore un peu plus d’épaisseur au CV d’Ousmane Badara, prouvant qu’avec de la volonté et beaucoup d’organisation, on peut non seulement se construire une discographie tangible, mais aussi poser un pied dans le monde du cinéma.

 

Ce fonctionnement indépendant, n'est qu'un des nombreux emprunts d'Alpha 5.20 au hip-hop américain. Au dela du modèle économique, de l'attitude gangsta californienne, ou de l'utilisation massive de faces B, Alpha est un amoureux de rap américain. Un précurseur de la génération de "rappeurs fans de rap" que nous connaissons actuellement. A une époque où les têtes d'affiches récupéraient les grosses tendances mainstream, lui allait les chercher des années à l'avance, grâce à une connaissance fabuleuse de la scène underground américaine. Parmi ses références principales : Master P, Three 6 Mafia, Scarface et les Geto Boys, Strong Arm Steady, ou encore Bone Thugs N-Harmony. Et puis … 2Pac, bien entendu.

 

"On écoute du rap d'Amérique, mais on n'aime pas l'attitude de l'Amérique, chacal"

L'admiration d'Alpha 5.20 pour la scène américaine du rap est à la hauteur de son aversion pour la politique des États-Unis et de leurs alliés. Le name-dropping incessant des plus grands ennemis de l'Oncle Sam -Saddam Hussein, Ben Laden, Hugo Chavez, Moussa Zarkaoui, les yakuzas japonais-, les références au 11 Septembre, à l'Irak, à Guantanamo ... Alpha exprime des opinions fortes et sans la moindre concession. Anti-américanisme, rejet de l'Occident : des propos qui peuvent déplaire, mais qui sont le reflet de pensées partagées par bon nombre de jeunes français. Il serait stupide de les condamner sans chercher à comprendre la mentalité d'Alpha 5.20, et par extension la mentalité d'une partie de la jeunesse actuelle. Dans cette vision parfois manichéenne de la réalité, le rappeur s’est toujours rangé du côté des opprimés de toutes sortes, qu'ils soient sans papiers, africains, asiatiques, sud-américains ou amérindiens, se nourrissant, pendant quinze ans de ce besoin de justice, de ce combat moral contre l'inégalité.

Et parmi la horde de mauvaises herbes maudites par Alpha 5.20, le Vatican, les chefs d’État africains, ou encore les hauts-représentants de la République Française, sont également parmi les premiers pointés du doigt. "C'est pas la France que je hais, mais juste les politiciens" : Parmi eux, le premier visé est Nicolas Sarkozy, dont le mandat de ministre de l'intérieur, puis l'accession à l'Elysée, correspondent chronologiquement à l'essentiel de la carrière d'Alpha, et coupable, entre autres, d'une phrase lourde de sens à propos de la place de l'Afrique dans l'Histoire. Alpha en veut à la France pour la colonisation, la néo-colonisation, les ingérences politiques, et l'exploitation continuelle du continent africain. Et puis, il y a cette attitude occidentale un brin horripilante : "Pour venir chez eux, il nous faut un visa, mais pour rentrer chez nous, ils déboulent en sandales"

 

"Boy fuck la musique, moi j'écoute les tam-tams"

Alpha 5.20 a un rapport particulier à l'Afrique. S'il ressent la peine d'un peuple exploité et "parqué dans des réserves", il éprouve une haine viscérale envers ses dirigeants, "larbins de l’État français", corrompus et accusés de tous les maux. Alpha aimerait croire en l'émancipation de l'Afrique, mais la réalité le rend un brin fataliste... ou peut-être juste "agressivement réaliste". Malgré toute la misère qui s'est abattue sur ce continent malade, Alpha ne tombe jamais dans la victimisation. Même s'il blâme les colons et leur politique, sa fierté et sa dignité d'homme prennent le pas sur le reste. Son discours à la fin du titre Peine Noire est resté dans les mémoires : "Ils peuvent nous ramener toutes les maladies qu'ils veulent ! Paludisme, malaria, choléra, cousin... Tout ce que tu veux, cousin, même les guerres civiles ! Mais on meurt pas, cousin. Car un vrai négro ne meurt pas, immunité, cousin. Vas-y, envoie la putain de bombe nucléaire ! On sera comme des putain de cafards à Hiroshima : on meurt pas, cousin !". Comparer ses propres frères de couleur à des cafards pourrait sembler terriblement péjoratif, dans la bouche d'un autre ... Mais le cas échéant, on ne retient de l'insecte que sa principale force : la survie face aux pires cataclysmes, même nucléaires.

"Te convertis pas à l'Islam, frère pour être comme nous. Juste après la prière, on remet nos cagoules"... Si ses textes ont toujours été imprégnés d'un fond religion, sa conception s'est souvent mélangé à l'attitude gangsta défendue par Alpha 5.20. Si les deux thèmes peuvent sembler, de prime abord, inconciliables, il ne faut pas pour autant accuser le rappeur d'incohérence : il s'agit simplement de spontanéité et d'un excès d'authenticité. Alpha 5.20 n'aurait eu aucun mal à se faire passer pour un ange, un homme pieux éloigné des histoires d'armes à feu et d'illicite. Mais il est entier, et si ses convictions religieuses sont fortes et prépondérantes, son existence baigne depuis toujours dans le banditisme et la criminalité. La musique n'est que le reflet de son mode de vie bilatéral. Mais jamais il ne s'est érigé en exemple, et a toujours été conscient de l'aspect religieusement inacceptable de certaines de ses pratiques : "Je ne suis pas un exemple, n'écoute pas mon pe-ra, boy écoute les imams".

 

"Ce monde est éphémère, je veux la vie éternelle"

L'empreinte laissée par Ousmane Badara sur le rap français est indélébile, n'en déplaise à Booba. Survivre tant d'années en toute indépendance, loin de tout circuit de distribution, sans l'appui d'aucune radio, à une époque où internet n'était pas encore démocratisé, et où Musicast, Youtube et Bandcamp n'étaient pas là pour faciliter la vie des autoproduits, est un exploit qui vaut un nombre incalculable de disques d'or. Mais Alpha 5.20 n'a jamais eu "les mains faites pour l'or". Né au bled, expatrié dans le ghetto français, cantonné à l'underground et au commerce parallèle, sa carrière est pourtant tout sauf un miracle : simplement la preuve que charbon, honnêteté, et droiture mènent à la réussite. La preuve que le destin peut être forcé, à grands coups d'abnégation et de débrouillardise.

"Ma musique est sincère, mon âme je n'ai pas vendue" ... si aucune carrière n'est parfaite, celle d'Alpha 5.20 a eu le mérite de ne jamais dévier de ses principes, jusqu'à sa dernière rime. Il est impossible de quantifier l'impact exact qu'a eu sa musique sur le rap français dans sa globalité, mais s'il l'on doit juger un artiste à sa postérité, alors oui, Alpha 5.20 est bien entré dans la légende. Comme tout retraité, on se rend compte aujourd'hui à quel point il manque à ce game. Évidemment, il aura fallu attendre qu'il ne soit plus là … Dans le rap, les absents ont toujours raison.

 


 

Photo: Capture YouTube

Par Genono / le 29 février 2016

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