Alkpote et le rap : je t’aime, moi non plus

/ le 05 juillet 2017
Alkpote et le rap : je t’aime, moi non plus
À quelques jours de la sortie des "Marches de l’Empereur Saison 2", rencontre avec Alkpote, un personnage au style hors norme et un rappeur aux qualités techniques indéniables.

Fin technicien, épicurien dépravé, artiste décalé, grossier personnage… schématiser l'entièreté du personnage d’Alkpote en une seule formule serait aussi réducteur que de résumer son champ lexical au système binaire pute/suce -puisqu’il est, selon une étude publiée par Shakedatass l’année dernière, le rappeur français au vocabulaire le plus étendu, juste derrière MC Solaar. Une donnée assez paradoxale, quand on connaît la propension du public ou de certains médias à réduire son lexique aux multiples dérivés d’une seule et même expression -nanopute, mégapute, triple-pute, octopute, etc. Selon Alkpote, il n’y a en effet aucune volonté de surenchère :

C’est que des ambiances, c’est que des backs, des trucs en plus. C’est comme du sel, du poivre ou de l’ail dans ton plat. Ça donne du goût.


 

 

Malgré une tendance assez facile à la caricature (que le rappeur continue d’alimenter plus ou moins volontairement) la place d’Alkpote dans le game actuel est un petit miracle : respecté par la quasi-totalité du rap français, il est l’un des seuls vétérans -avec Booba- à continuer d’influencer la nouvelle génération, au point d’être devenu l’une des références principales de nombreuses têtes d’affiches actuelles. Une dizaine d’années après son entrée dans le petit monde du rap, Alkpote est en passe d’atteindre un statut habituellement réservé aux rappeurs mots ou à la retraite. Pourtant, cette reconnaissance lui semble encore loin d’être suffisante :

J'en ai rien à foutre d’inspirer qui que ce soit. Tout ce que je sais, c’est qu’on me sucera quand je serai mort. Quand j’aurai arrêté le rap, quand Alkpote ne sera plus, on dira “putain, mais il était trop fort. Je le sais pertinemment. J’aurai une reconnaissance que je ne peux pas avoir aujourd’hui, tant que je suis actif


 

Paie moi pour rapper, satanée salope, j'suis un vrai mercenaire

En attendant qu’Alkpote ne soit plus -ça finira forcément par arriver, tôt ou tard-, le quotidien de ses auditeurs est rythmé par le rythme frénétique de ses sorties: cinq projets, une quarantaine de clips, une centaine de featurings, et un nombre incalculable de scènes… uniquement lors des trois dernières années. Pourtant, cette hyper-productivité ne semble motivée que par une seule et même raison :  

Remplir le frigidaire. C’est une mission, c’est un devoir.



Le rap serait donc pour Alkpote un simple job alimentaire ?

Je n’ai aucun objectif artistique. Je rappe, c’est tout.



Pourtant, tout n’a pas toujours été aussi cynique dans le parcours d’Alkpote. Ses débuts dans le rap il y a quinze ans n’étaient ainsi mûs que par une passion dévorante pour cette musique :

Le rap, c’était tellement bien, je voyais ça de l’extérieur et je voulais en faire partie… personne ne m’a forcé.


 

 

À l’époque, le tout jeune Atef, plus passionné par les personnages de mangas du Club Dorothée que par les bancs de l’école, découvre le hip-hop par l’intermédiaire d’une émission nocturne diffusée sur M6, "Yo ! MTV Raps" : inspiré par le Wu-Tang Clan ou Capone-N-Noreaga, il gratte ses premières rimes, très vite rejoint par Sergio Katana, avec qui il formera rapidement le groupe Sexion Freestyle -qui deviendra plus tard l’Unité de Feu. Quelques années plus tard, quand Néochrome propose un contrat à Alk pour un album solo, il n’accepte qu’à la condition de signer également pour un album en groupe. En 2007 et 2008, Haine, Misère et Crasse (en duo) et L’Empereur (en solo) viennent ainsi bouleverser les codes encore très rigides du rap français de l’époque : attire également la curiosité des médias spécialisés, habituellement cantonnés à des rappeurs plus classiques : s’il n’explose pas à grande échelle, la faute à des textes d’une vulgarité évidente, la presse spécialisée se prend au jeu, et Alkpote devient rapidement l’une des coqueluches d’une culture de niche.

Depuis, il ne cesse de répéter que se lancer dans ce métier a été la pire erreur de sa vie. Après tout, le rap est une activité qui l’occupe et qui lui permet de nourrir sa famille.

Je sais pas du tout pourquoi j’ai kiffé le rap et pas autre chose, j’ai jamais réfléchi à cette question.



Le manque de reconnaissance, les désillusions du milieu, le relationnel parfois difficile
, ont transformé le jeune artiste rêveur et amoureux de sa musique en professionnel efficace mais sans le moindre sentiment :

J’avais beaucoup d’objectifs, d’espoirs … j’en ai encore aujourd’hui, mais ils sont différents. Aujourd’hui, l’objectif, c’est de pouvoir m’acheter un double-frigidaire américain.


 

Longtemps affilié -contractuellement ou non- à Néochrome et son écurie, l’image d’Alkpote, à l’image du label, a longtemps été celle d’une figure de proue de l’underground, en même temps qu’une bizarrerie aussi effrayante qu’attirante. Plus street que branché,  l’autoproclamé Empereur de la Crasserie a pourtant fini par intriguer tout un pan du public, qui n’était pourtant pas forcément acquise naturellement à sa cause. Sa musique, parfois bien plus spécialisée qu’il n’y paraît, son vocabulaire fleuri, ses références improbables, et bien sûr, son incroyable jeu d’acteur en interviews, ont fini par faire d’Alkpote l’un des rappeurs préférés de certaines sphères peu familières du mode de vie d’un habitant des Pyramides d’Evry. Et même s’il assure le show à chacune de ses entrevues, il limite au maximum les apparitions par peur d’occulter complètement la véritable nature de mon travail :

On s’intéresse plus à mes interviews qu’à ma musique… ça me fait chier, de ouf. C’est pour ça que je ne fais quasiment plus d’interviews.


 

Tous ces nouveaux rappeurs savent bien que je suis leur daron

Si l’aventure Neochrome a fini par trouver son épilogue, Alkpote a su rebondir, et s’adapter aux nouveaux codes du rap : les beats trap, l’autotune, les adlibs … autant d’accessoires ajoutés à sa panoplie, et probablement plus en phase avec sa vision très décomplexée de la musique que la mentalité très fermée qui sévissait dans le rap français entre la deuxième moitié des années 2000 et la première moitié des années 2010. Plus enclin à suivre une tendance dictée par les gros rappeurs américains qu’à aller défricher lui-même des sonorités nouvelles -malgré quelques tentatives franchement pas piquées des hannetons-, Alkpote a tendance à s’adapter tout en apportant sa touche si particulière.

J’essaye de prendre des instrus qui me plaisent, qui sont un peu actuelle, j’essaye de rester dans le coup.



En clair : l’auteur de Sadisme et Perversion est du genre à voir le rap comme une musique dynamique et en continuelle évolution, plutôt que comme un art figé dans le temps.

 

Cité par Nekfeu, Niska ou Sch comme une influence majeure dans leur parcours, adulé par Darki, Vald ou Caballero et Jeanjass, Alkpote a fini par devenir l’un des rappeurs les influents de sa génération, au point d’être comparé par certains à Gucci Mane, le rappeur US le plus prépondérant de la décennie. “Certains me citent en exemple … tant mieux pour eux. Mais j’en ai rien à foutre”… Un cynisme total dans sa manière d’aborder sa place dans l’histoire du rap, qui correspond en tous points à son rapport à son métier : Alkpote est là uniquement pour nourrir sa famille, et n’accorde pas la moindre importance à tous les autres aspects du monde du rap. Il ne se pose à aucun moment la question de son influence, de ses responsabilités d’artiste, ou des rapports humains avec le reste du rap-game.

Je suis leur daron, ce sont mes enfants illégitimes. J’ai même des enfants qui me détestent. Ils haïssent leur père. Et moi-même, j’ai des enfants que je rennie.



Aucune forme de rancoeur, ou de haine, simplement un détachement total vis à vis de son héritage :

Je vais pas citer leurs noms, mais je les renie et je veux plus jamais entendre parler d’eux.


 

À quelques jours de la sortie officielle des Marches de l’Empereur Saison 2, Alkpote ne semble donc pas prêt à mettre la clé sous la porte, malgré d’incessantes annonces de fin de carrière. A l’image d’un toxico-dépendant qui ne cesse de se répéter “demain, j’arrête”, il souhaite réellement mettre fin à sa relation d’amour-haine avec le rap, mais semble incapable de le faire, tant son addiction surpasse sa volonté -sans parler de la nécessité fiduciaire. Après plus de dix ans de carrière, quasiment une vingtaine de projets enregistrés, et un statut de légende vivante du rap, le bilan d’Alkpote est pourtant celui d’un artiste qui pourrait sans peine regarder en arrière, être fier du parcours accompli, et tirer le rideau. Espérons donc qu’il continue à regarder droit devant, sans jamais se retourner.

 


Crédit photo : Alkpote / Instagram

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/ le 05 juillet 2017

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