Album, mixtape, street-album, projet... : bienvenue dans la jungle des formats du rap français

Par Genono / le 17 février 2016
Album, mixtape, street-album, projet... : exploration
Depuis quelques années, le rap français vit au rythme des sorties de différents "projets", sans que l'on comprenne toujours s'il s'agit d'albums, de mixtapes, ou d'autre chose. Il est grand temps de clarifier les choses.

Il fut un temps où tout était très simple : le vinyle 33 tours pour les longs-formats (10 titres ou plus), et le vinyle 45 tours pour les formats courts (2 titres). Il y avait bien quelques formats bâtards (le 16 tours, le 78 tours), mais à grande échelle, le diptyque 33/45 est resté une norme de fonctionnement pendant des décennies. Quand le Compact Disc a progressivement remplacé les vieilles galettes, le système est resté binaire : albums d'un côté, singles de l'autre. Jusqu'ici, tout allait bien.

Au début des années 80, le maxi est apparu, proposant une première alternative : plus long qu'un single, mais plus court qu'un album (4 titres en moyenne). Format hybride principalement utilisé dans la musique électronique, le maxi devient une référence avec l'avènement du rap. Dans les années 90, et jusqu'au début des années 2000, tout bon rappeur respecte le même type de schéma : sortie d'un maxi, puis sortie d'un album. Il profite des maxis pour tester les réactions du public, et place généralement 2 à 4 morceaux originaux, suivi des mêmes 2 à 4 morceaux en version instrumentale.

Puis, arrivent les années 2000. La mixtape devient un format de référence -sous l'impulsion, entre autres de 50 Cent. Les albums existent toujours, mais se voient concurrencés par l'apparition des street-albums. Les maxis perdent en intérêt, petit à petit remplacés par les EP. Puis les EP deviennent de véritables mini-albums, alors qu'apparaissent les net-tapes, que Kool Shen pousse le CDVD, et que Salif balance un "album avant l'album". A force de mélanger les formats et de ne plus se fixer aucun cadre, on en arrive à une situation ubuesque où les rappeurs eux-mêmes sont incapables de définir sous quels formats sortent leurs disques, où des mixtapes sont construites comme des albums, et où l'on regroupe tout, absolument tout, sous le terme très global de "projet".

 

La mixtape

A la base, la mixtape est un format qui correspond très littéralement à sa traduction : une cassette mixée, ou compilée. Si, adolescent, vous avez déjà compilé sur cassette audio vos chansons préférées dans l'optique d'un long voyage en voiture, vous pouvez vous vanter d'avoir déjà réalisé une mixtape.

Dans les années 70 et 80, les mixtapes étaient également l'apanage des DJs comme Grandmaster Flash, qui enregistraient leurs sets et les revendaient au public ou aux clubs. Avec la disparition progressive du format K7, elles se retrouvent depuis les années 2000 sur CDs (et désormais en dématérialisé). Elles permettent notamment aux rappeurs de continuer à maintenir une actualité chaude entre les albums, sans avoir à s'impliquer dans une logistique trop complexe. La mixtape permet par exemple l'utilisation de faces B, l'insertion de titres déjà sortis sur d'autres supports, et laisse également une liberté plus grande quant au choix des invités. On se retrouve ainsi régulièrement avec des "cassettes mixées" de plus de 20 pistes, avec un mixage ou un mastering parfois moins travaillés que sur un véritable album, et un souci d'homogénéité artistique moindre.
Depuis quelques années, on assiste à l'arrivée en France de mixtapes véritablement travaillées et promotionnées comme des albums ... Au point où les rappeurs eux-mêmes ne s'y retrouvent plus. Rohff, par exemple, a longtemps annoncé la sortie de la mixtape Rohff Game, avant de se raviser et d'en faire un véritable album. Inversement, Rim'K a lui annoncé un album nommé Monster ... avant de sortir Monster Tape, annoncé comme un "projet" sans plus de précisions.

Exemples de mixtapes :

  • Sheyguey Vara Vol.2 (Gradur),
  • Double-Fuck (Kaaris),
  • H24 (Hamza)
  • A7 (Sch)

 

 

La net-tape

La mixtape se confond aujourd'hui avec la net-tape. Simple évolution dématérialisée de la vieille version K7, la net-tape est un petit havre de liberté pour tout artiste -qu'il soit déjà installé dans les charts (Future, Gucci Mane), ou complètement novice. Internet a brisé pas mal de frontières, et les formats figés, longtemps définis par la capacité des supports cassette ou disque, ont éclaté à l'aube des années 2010. De nos jours, alors la musique dématérialisée pèse au moins autant - si ce n'est plus- que la musique physique, la net-tape s'impose comme le format idéal. Sans aucune contrainte de durée ou de forme, ni aucun investissement nécessaire, elle offre une liberté totale au rappeur. 5, 10, 15, 30 titres, en téléchargement gratuit ou payant, tout est faisable, selon la libre volonté de l’interprète principal -ou des interprètes, dans le cas de compilations. De nombreux sites sont spécialisés dans la diffusion de ces mixtapes dématérialisées, de Datpiff à Livemixtapes, en passant par Haute Culture.

Exemples de net-tapes :

 

 

L'EP

De base, l'EP est censé être un format plus court que l'album, généralement entre 5 et 10 pistes, même si certains ont toujours besoin d'en faire plus que les autres et poussent jusqu'à 12 ou 13 pistes (Vald et ses deux volumes de NQNT).

Le grand intérêt du EP, c'est évidemment sa concision. Il est beaucoup plus facile de développer un univers cohérent en 7 titres qu'en 15. De trop nombreux albums donnent cette mauvaise impression de tirer sur la corde, en proposant au mieux seulement 8-10 titres réellement intéressants, et en faisant, pour le reste, du remplissage, entre interludes dispensables et titres venus simplement faire le nombre. Dans ces cas précis, faire un tri plus drastique au moment de la composition de la tracklist peut être une idée judicieuse, et sortir un excellent EP vaut bien mieux qu'essayer de défendre un long-format trop étiré. Longtemps cantonné au monde de la musique électronique, l'EP connait son heure de gloire depuis l'avènement du rap. En France, il est l'un des formats préférés de la scène indépendante, depuis Assassin jusqu'à DFHDGB.

Exemples d'EPs :

  • Écrire contre l'oubli (Assassin),
  • Il était une fois Le Barbouze (BARABARA)
  • NDMA (L.O.A.S)

 

 

L'album

A priori, le plus simple à comprendre -mais sait-on jamais, expliquons-le quand même. L'album suppose un format long (au minimum une dizaine de pistes), un produit censé être homogène et cohérent, éventuellement quelques titres-bonus. En fait, l'album est censé être l'aboutissement de tout le travail réalisé par l'artiste en amont, le produit le plus définitif possible, et le plus représentatif de son univers. Un peu comme si tous les autres formats représentaient l'entrainement, et que l'album représentait la compétition finale, celle où l'on n'a pas le droit à l'erreur.

Variation possible : le double-album, longtemps plébiscité par Rohff ("j'ai fait un double-album parce que j'suis un gogol qui s'ennuie" a-t-il dit), voire même, dans quelques rares cas, le triple-album ou le quadruple-album. Il faut quand même rappeler que la musique, c'est comme la nourriture : mieux vaut de la qualité en petite quantité qu'une grosse quantité sans goût qui se révèlera indigeste.
Autre variation possible : "L'album avant l'album", inventé par Salif en 2008. Concrètement, c'est un album meilleur qu'une mixtape, mais que le rappeur considère comme "pas suffisant pour le nommer album". Heureusement pour nos méninges, personne n'a jamais donné de suite à cette appellation saugrenue.

Exemples d'albums :

  • Le Monde Chico (PNL),
  • Temps Mort (Booba),
  • La fierté des nôtres (Rohff, double-album)

 

Le Bootleg

Historiquement, le bootleg est un format illégal, fait d'enregistrements volés en studio ou en concert, de bandes jamais sorties, et vendus sous le manteau. Avec le temps, l'aspect illégal s'est plus ou moins perdu, et dans le rap, le bootleg désigne aujourd'hui une compilation de titres d'un artiste ou d'un groupe. Pas très éloigné, dans le fond, du format mixtape, il est généralement réalisé par des fans amateurs ou des sites spécialisés, qui s'amusent à compiler les sorties hors-albums de leur rappeur favori, le plus souvent au cours des périodes creuses de son actualité. Le côté amateur se retrouve dans le mix ou le taguage des morceaux, parfois approximatif, mais également dans les pochettes de ces bootlegs, faites de bouts de chiffons et de montages consternants mais pas dénués de charme.

Exemples de bootlegs :

 

 

Le Street-Album

Format-star de la seconde moitié des années 2000 dans le rap, le street-album est LE concept incompris par excellence, et parfaitement résumé par Salif à la sortie de Sisi la Famille : "Street-album, album, mixtape ... appelle-le comme tu veux, j'en ai rien à foutre". Techniquement, le street-album a tout d'un album, les moyens en moins. Même structure (format long, morceaux complets, ensemble cohérent), même principe (l'aboutissement du travail de l'artiste en amont), mais avec les ambitions d'une mixtape. En gros, se casser la gueule dans les bacs avec un street-album est moins ridicule qu'avec un vrai album -d'autant que beaucoup de street-albums sont sortis sans la logistique adéquate, et donc sans Sacem, ni déclaration, ni mise en bacs. Cette exigence moindre sur le plan comptable laisse plus de liberté aux rappeurs, et a permis  à toute une scène indépendante d'exister, à une époque où internet n'était pas encore l'incroyable outil de diffusion qu'il est aujourd'hui.

Exemples de street-albums :

  • Le côté malsain (Sinik) ;
  • L'Asphaltape (Nysay)
  • Patate de Forain (Seth Gueko)

 

 

 

Le Projet

Le fameux terme fourre-tout, qui illustre parfaitement la situation dans laquelle se trouve le rap français en 2016 : personne ne comprend plus rien. Alors que les net-tapes prennent la place des mixtapes, que les mixtapes sont travaillées comme des albums, que les albums ne se vendent plus, et que les EP dépassent allègrement la douzaine de titres, plus personne ne sait qui sort quel type de CD. Voyant le public perdu, tout comme les maisons de disques et les médias, nos amis rappeurs ont trouvé une solution fabuleuse : regrouper TOUS les formats sous un seul et même terme : LE PROJET. Le projet est absolument parfait, il regroupe toutes les caractéristiques des autres types de CD : long ou court, gratuit ou payant, abouti et ambitieux ou expérimental et voué à l'oubli ... de l'album qui finira triple platine à l'EP qui ne dépassera pas 500 écoutes sur soundcloud, tout, absolument tout, est définissable par le terme "projet". Finalement, le rap, c'est vraiment très simple.

 

 


 

Photo : Capture YouTube - Seth Gueko ft. Gradur : Chintawaz

Par Genono / le 17 février 2016

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