50 nuances de Jul

Par Genono / le 10 avril 2017
50 nuances de Jul
La musique de Jul est moins monolithique qu'il n'y paraît. Parmi toutes les facettes de l'artiste, on a le Jul du quartier, le Jul pop, le Jul vulnérable, le Jul en Y... De quoi renforcer l'énigme et théoriser sur le Jul du futur.

Les années se suivent et se ressemblent pour Jul : un album gratuit au printemps, un album payant en été -qui finit disque d'or en 48h-, puis un album gratuit à l'automne, avant un autre album payant en décembre -qui finit disque de platine en moins d'une semaine. Un rythme incroyable, mais tellement linéaire qu'il paraitrait presque chiatique. A l'image d'un travailleur qui enchaine métro-boulot-dodo comme un automatisme, Jul enchaine disque d'or le matin et disque de platine le soir, avec une telle régularité qu'on pourrait presque finir par se demander où il trouve encore les stimulations pour continuer. Comme un symbole de cette normalisation absolue du succès, le nom de son label fondé sur-mesure, D'Or et de Platine, raisonne comme la démonstration ultime de la banalité des chiffres de ventes et d'écoutes ahurissants du rappeur.

Loin de s'essoufler, l'ascension de Jul atteint chaque année un nouveau palier, et même lorsque la hype semble moins forte, ou que la prochaine sortie semble moins attendue, les records tombent, avec toujours plus de ventes, toujours plus de vues, dans des délais toujours plus réduits -preuve que Jul a depuis longtemps dépassé le statut de buzz éphémère pour devenir une certitude de l'industrie du disque, avec une fan-base solide et particulièrement fidèle. La curiosité de l'année 2014 approche aujourd'hui du statut de star de la chanson française, au sens large, remporte des victoires de la Musique, remplit des Zénith et étend sa clientèle des bas-fonds des quartiers Nord aux plus hautes instances de l'Etat.

 

 

Jul , mi-homme mi-machine à tubes

Sur le plan commercial, tout fonctionne donc pour le mieux, et rien ne semble devoir stopper l'auteur de Tchikita. Sur le plan artistique, le constat est le même. De loin, la recette semble toujours la même : des tubes fabriqués avec trois bouts de ficelles, des accords simplissimes mais terriblement efficaces, et des beats à 120, 130 voire 140 bpm -une contre-tendance absolue. En caricaturant un peu, et en faisant preuve de beaucoup de mauvaise foi, on pourrait résumer en disant que Jul reproduit le même morceau 20 fois par album, sur quatre albums par an, et ce depuis 3 ans. Pourtant, lorsque l'on prend vraiment le temps d'écouter sa discographie, et d'analyser ses morceaux, on se rend compte que l'univers artistique du marseillais est infiniment plus étendu et varié que ce que suggère une lecture de surface.

L'un des principaux intérêts du personnage de Jul tient en effet dans les différents degrés de lecture que l'on peut faire de son oeuvre. La première constatation à faire concerne l'ambivalence de ses influences : d'une part, Jul joue sur les plates-bandes d'un artiste pop, avec sa capacité inouie à créer des tubes sucrés et addictifs ; d'autre part, il reste le représentant d'une jeunesse issue des quartiers difficiles, et cotoyant au plus près tous les affres de la criminalité. Loin d'entrer en dualité, ces deux aspects de la personnalité du rappeur se complètent, si bien que ses tubes les plus porteurs se retrouvent teintés des accents des quartiers rudes de Marseille, au moins autant que ses titres les plus orientés street se mêlent d'influences pop et de refrains entêtants. Une ambivalence qui explique l'aspect très populaire de la musique de Jul, parfaitement positionnée entre la représentation directe des préoccupations des classes sociales les plus démunies, et la dimension purement divertissante de la musique. Cette complémentarité entre les deux faces de l'artiste constitue l'une des épines dorsales de son succès, mais n'est que la porte d'entrée vers la véritable compréhension de la complexité de son univers artistique.

 

 

Jul pop & Jul street

Prenons donc les choses dans l'ordre. Le Jul pop d'un côté, le Jul street de l'autre, avec cette relation entremélée entre les univers. A la manière d'un arbre phylogènique, chacune de ces deux branches engendre des specifications, qui se croisent encore les unes les autres : sur un même album, Jul peut ainsi kicker sur un titre de cinq minutes sans refrain, puis jouer à fond sur l'aspect kitch de son personnage le temps d'un tube, avant de se dévoiler complètement sur une chanson d'amour, et de finir sur un hymne au monde du deux-roues. Sur les cinq minutes sans refrain, il aura évoqué un car-jacking au feu rouge avant de poser quelques mots à propos de solitude et de détresse sentimentale ; sur le tube, il placera "alcoolisé au guidon, je fais des doigts d'honneurs aux schmits" au milieu d'un clip kitch à souhait ; sur la chanson d'amour, il rappelera sans sourciller qu'il est millionaire et qu'il n'en a pas grand chose à faire.

Qu'il se lance dans un tube, dans du rap pur et dur, ou dans une chanson d'amour, Jul reste simplement entier et parfaitement sincère : un mec de quartier comme il en existe des milliers d'autres, avec ses états d'âme, ses passions amoureuses, et son humeur oscillant entre tristesse et joie, entre satisfaction et regrets. L'éventail de couleurs qui en découle est forcément varié, mais tend bien plus vers l'homogénéité que vers les contrastes saisissants -ce qui aboutit finalement sur cette impression d'uniformité du personnage, de sa musique, de sa stratégie. Mais à force d'appliquer sans cesse la même recette, à un rythme frénétique, sans jamais démordre de sa direction artistique, sans jamais laisser à d'autres la possibilité d'intérférer avec ses choix, Jul finira-t-il par arriver au bout de lui-même et de sa musique ?

 

 

Jul du futur

Si la question ne semble pas devoir se poser dans l'immédiat pour le rappeur -tant son succès continue à croître, année après année, le besoin de renouvellement, artistique et stratégique, de Jul, finira bien par être mis sur la table. En attendant, tout est tellement bien huilé que le besoin de faire évoluer ses méthodes de travail ne se fait absolument pas ressentir. On reproche parfois à Jul le minimalisme de ses instrumentaux, qui fait dire en privé à certains célèbres beatmakers que ses prods sont composées à deux doigts ... mais dans le fond, c'est justement ce minimalisme et cette simplicité dans les accords qui font toute leur efficacité. Jul pourrait s'entourer de producteurs reconnus, évidemment, mais pourquoi complexifier volontairement son travail ? Le principal effet serait de dénaturer son oeuvre - aucun intérêt, donc.

Même chose pour les clips. Quand il ne les réalise pas lui-même, il ne s'entoure que de son équipe proche, de personnes parfaitement au fait de son univers, de sa personnalité et de ses envies. Sur le plan de la promo, c'est encore plus flagrant : l'étape supérieure pour Jul serait de professionnaliser sa communication, d'engager un CM pour gérer ses réseaux sociaux. Mais que serait Jul sans ses fameux statuts facebook à la syntaxe hasardeuse, son argot marseillais, et ses réponses improbables aux commentaires de ses fans ou de ses détracteurs ? En s'engageant dans cette voie, et en délégant ce type de mission à un professionnel, il perdrait ce lien si particulier avec son public, qui constitue l'une des principales clefs de sa réussite.

Pour aller plus haut, deux possibilités s'offrent donc à lui : continuer à sortir quatre albums par an, avec une promo minimale, et aligner les disques de platine les uns à côté des autres jusqu'à ne plus savoir qu'en faire ; ou se donner des ambitions complètement différentes : devenir membre de la Fonky Family et relancer le groupe en le faisant travailler sur une dizaine de nouveaux albums lors des trois prochaines années ; se lancer dans l'écriture de son propre biopic, et en confier la réalisation à Luc Besson ; monter sur un T-max pour faire le tour des mairies de France et y récolter 500 parrainages nécessaires à l'investiture présidentielle ...

 

Qu'il devienne le rappeur le plus rentable de l'histoire ou le premier Président de la République marseillais, le destin de Jul continuera de poser un nombre incalculable d'interrogations. Mais dans un cas comme dans l'autre, les mystères de l'existence seront toujours contrebalancés par trois certitudes : la mort, les impots, et les certifications platine de Jul.

 


Photo :  Tony Barson / Getty Images

+ de Jul sur Mouv'

 

Par Genono / le 10 avril 2017
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