5 Stories : le procès du sample, un racket désorganisé

Par Julien Bihan / le 29 juillet 2017
5 Stories | Le procès du sample, un racket désorganisé
Philosophiquement et artistiquement, le sample caractérise le genre hip-hop. Il prend la forme d’une fresque renouvelée perpétuellement par de nouvelles teintes de nouvelles références. Un processus riche mais parfois destructeur… Des centaines d’artistes d’une notoriété moindre ont vu leur travail spolié sans un « bonjour », sans un « merci », sans un « c’est combien ? ». 5 stories.

Here Come The Hammer de MC Hammer (1990)

Sample Oh, Oh, You Got The Shing de Kevin Abdullah


Les bouleversements de chaque existence humaine sont marqués par des rencontres. C’est un de ces instants que publie le Dallas Observer dans ses colonnes, celui de Kevin Abdullah.

Lycéen fraîchement diplômé, le post-ado est fort d’épaules de déménageur breton et de cordes vocales taillées dans un carré Hermès. En balade estivale dans le centre commercial de sa ville, il tombe sur Louis… Le frère de MC Hammer. Les deux personnalités se percutent, Louis insiste pour que Kevin montre au rappeur ce qu’il a dans le ventre. Son talent accroche instantanément les yeux, les oreilles de l’artiste. Ensemble, ils refont le monde jusqu’au petit matin. Une chose est sûre, Hammer veut le revoir sur une composition originale et une chorégraphie rythmée.

Pendant tout un été, Kevin écrit son morceau, l’enregistre, le répète inlassablement… Il doit se tenir prêt. Quand MC Hammer repasse dans le coin, il l’attend sagement à son hôtel. Mais la star vient juste de libérer sa chambre. Kevin cavale alors jusqu’au parking, pose son corps face au bus et envoie :

Je ne bougerais pas tant que je n’aurai pas mon audition. 



Le rappeur finit la dernière bouchée de son repas et tient sa promesse. Sur la cadence de l’entraînant Oh Oh, You Got The Shing, MC Hammer mime chaque pas avec lui. Emballé, il lui demande d'envoyer sa démo. Une souhait exaucé.

Plus de nouvelles, plus de retours. Totalement dégoûté, Kevin se procure malgré tout son second album : Please Hammer, Don’t Hurt Em. De retour dans sa voiture, il enfonce la cassette à l'intérieur de son autoradio et dès la première track, Here Comes The Hammer, il entend son morceau. Tout y est, le refrain, les cœurs, la rythmique…

Kevin se lance alors à la poursuite de son voleur : l’attend à la fin de ses concerts, lui adresse des courriers, l’appelle… En vain. MC Hammer l’esquive, le méprise même en lui expliquant qu’il devrait se montrer reconnaissant du succès de son titre. Mais le rappeur va vite se retrouver piégé, Kevin n’est pas un cas isolé. Au début des années 90, les procès s’accumulent pour Hammer… Les artistes spoliés veulent leur argent, leur reconnaissance. Au total une vingtaine de procès s’accumulent.

La déferlante s’intensifie au point qu’un groupe de musique, The Legend, attaque l’artiste pour violation du copyright sur Here Comes The Hammer… Bizarre. Du coup, Hammer sollicite Kevin pour lui demander de démontrer au tribunal qu’il est l’auteur du morceau en tant qu’associé du rappeur. La réponse du jeune texan : un avocat, un procès et un arrangement à 250 000 $. Propre.


 

Big Pimpin de Jay Z (1999)

Sample : Khosara Khosara d’Abdel Halim Hafez

Sifflées, murmurées, dansées ; les quelques notes de flûte sur Big Pimpin’ façonnent l’identité d’un morceau phare de la discographie de Jay Z. Quinze années plus tard, elles quittent les parquets des nightclubs pour animer ceux des tribunaux de Los Angeles.

En octobre 2015, Jay Z et Timbaland se retrouvent face à l’expérimentée juge Christina Snyder. Le tandem est accusé d’avoir chipé le fameux air écrit par Baligh Hamdi pour le morceau Khosara Khosara. Le compositeur égyptien meurt au début des années 90. Du coup son neveu Osama Fahmy sonne la charge et monte un dossier en 2007. Détaché, Shawn Carter bat en retraite lors du procès :

Il y a des équipes de centaine de personnes qui s’occupent d’obtenir les droits pour les samples, c’est leur boulot. Ce n’est pas le mien. 



Du coup toute l’attention repose sur Timbaland, le producteur. Au départ, il assure avoir découvert le morceau sur un disque « license free ». Mais en 2001, EMI Music Arabia sonne à sa porte avec un chèque à remplir. Le montant : 100 000 $. Le beatmaker paye et pense être tiré d’affaire. Sauf qu’en Égypte, une œuvre est associée aux droits moraux de son auteur qui peut refuser l’utilisation de son travail par un autre selon ses principes. Dans le cadre de Big Pimpin’, la thématique sexuelle froisse les héritiers. Jay Z répond simplement :

J’aime le morceau, il est plutôt bon.



Quelques jours plus tard, Jay Z et Timbaland seront innocentés. L’audience se souviendra d’un jour où le rappeur se sera amusé à plaisanter sur la « candidature à la présidence » de Kanye West, d’un jour où le producteur aura livré une performance de beatbox pour prouver la complexité de son travail.

 

 

Kill You de Eminem

Sample : Pulsion de Jacques Loussier

Quand toute une œuvre fusionne jazz, électronique et musique classique, les sentiers de la culture pop semblent plus abstraits. Naturellement lorsqu’Eminem sort le très attendu The Marshall Mathers LP en mars 2000, Jacques Loussier ne se trouve pas assis en tailleur devant le Virgin de sa ville. Par contre son fils, véritable fan du Slim Shady, peut être :

Mon fils l’a écouté et m’a rapporté que ma musique était jouée sur ce morceau, c’est pour cela que je me suis penché dessus. 



Kill You 
provoque avec des paroles qui claquent mais Kill You s’approprie un thème pensé vingt ans plus tôt par l’angevin Jacques Loussier, Pulsion. À cette époque quand Dr. Dre, le producteur, additionne les procès pour violation de copyright, Eminem, le rappeur, enchaîne les tribunaux face aux différentes femmes de sa vie : sa mère, Debbie Mathers, et sa copine, Kim Scott.

Une vie judiciaire tumultueuse à laquelle s’ajoute une attaque en justice puissante de la part du compositeur français en avril 2012. 10 millions de dollars de dommages et intérêts, arrêt des ventes de l’album et destruction des copies sur le marché. Un triptyque corsé. Jacques s’explique :

Les harmonies sont les mêmes, la tonalité est la même, l’air, la mélodie… Tout est identique sauf une petite note. Et ils ont utilisé ces deux mesures pour 4 minutes 20 de musique, c’est ça le problème. Fréquemment, les gens utilisent la musique de quelqu’un d’autre mais seulement une ou deux notes quelque chose de très court, rien de comparable avec l’original. 



Comme souvent, tout cela s’est arrangé à gros coups de chéquier hors des tribunaux

 

 

New Slaves de Kanye West (2013)

Sample : Gyöngyhajú Lány d’Omega

Quand Rick Rubin déboule dans le processus créatif de Yeezus, le projet est en chantier. La plupart des morceaux n’ont ni voix, ni paroles… Mais Kanye West doit rendre les bandes dans trois semaines. Une urgence retrouvée dans les sonorités expérimentales de l’album ainsi que dans la précarité de son cadre juridique. En effet, l’obtention des droits de certains samples se font attendre à quelques semaines de la sortie. Notamment, lorsque Kanye West décide de projeter sur 66 immeubles à travers le monde le clip de son tout nouveau morceau : New Slaves. À la fin du titre, l’ambiance change radicalement pour 85 secondes aériennes et magistrales. Une atmosphère façonnée par Gábor Presse à la fin des sixties, à l’époque clavier pour le groupe Omega.

Le 17 mai, le compositeur reçoit dans sa boîte mail un message de l’avocat de Kanye West indiquant que le rappeur voudrait trouver un arrangement financier le plus vite possible. Il lui laisse 24 heures pour répondre. Pressé par cette accumulation de projection, le service juridique tente d’accélérer les négociations en envoyant un chèque de 10 000$. Gábor préfère attendre et organiser sereinement les termes de l’accord.

Le temps passe sans que les deux parties ne règlent leur contentieux, trois années plus tard l’artiste hongrois passe à l’attaque… En justice. Il dépose l’affaire auprès du tribunal de Manhattan revendiquant la propriété d’un tiers de New Slaves. 2,5 millions de dollars sont réclamés par l’avocat de Gábor Presse. Forcément, l’attention de l’équipe de Kanye West se fait plus sérieuse.

Le procès a une date en mai, la déposition du rappeur est attendue en mars. Deux jours avant cette échéance, un arrangement à l’amiable est enfin trouvé pour éviter certainement un épisode judiciaire pénible et médiatique. Gábor Presse déclarera : 

Je suis très content que ce soit fini. 



Les termes de l’accord sont restés secrets mais on le comprendra.

 

La pochette de The Blacker The Berry de Kendrick Lamar

Sample : Une photographie réalisée en Éthiopie par Giordano Cipriani

Quand The Blacker The Berry débarque sur la Toile, les signaux du nouvel album de Kendrick Lamar se font plus précis. Le morceau frappe par un rap nerveux, engagé et interpelle par sa pochette symbolique. Une photographie où une femme allaite ses deux enfants, une manière d’exprimer la dualité disséquée par les paroles de l'enfant de Compton.

C’est ce cliché de Giordano Cipriani qui est cette fois l’objet du sample. Un instant immortalisé lors d’un voyage en Afrique en 2011, plus précisément au sud de l’Éthiopie au sein des Mursis. Quelques mois après la sortie du titre, le photographe italien attaque l’artiste pour la récupération commerciale de son travail. Des chiffres filtrent : 150 000$ pour chaque utilisation du visuel. La multiplication peut faire tourner la tête. Tout se réglera à l’amiable.

 

 


Crédit photo : Michael Stewart / Getty Images / Giordano Cipriani

+ de MC Hammer sur Mouv'
+ de Jay-Z sur Mouv'
+ d'Eminem sur Mouv'
+ de Kanye West sur Mouv'
+ de Kendrick Lamar sur Mouv'

 

Par Julien Bihan / le 29 juillet 2017

Commentaires