5 stories de rappeurs contre politiques : des paroles et des actes

Par Julien Bihan / le 16 juin 2017
5 Stories | Rap et politique, des paroles et des actes
S'engager semble plus facile dans le confort d’un studio mais le militantisme ne peut pas seulement se caler sur le rythme d’un BPM à 90. D'Eazy-E à Kanye West, Voici cinq manières de s'en prendre frontalement à l'état.

Eazy-E vs George H. W. Bush

Année du clash : 1991

D’un côté de la table, George H. W. Bush, de l’autre Eazy-E. D’un côté de la table, l’homme qui s’est battu contre Cop Killer d’Ice-T, de l’autre celui qui a participé à l’écriture de Fuck the Police. Le 18 mars 1991, le rappeur de NWA est invité à déjeuner avec le président des États-Unis. Un casse-croûte autour de saumon poché et de rôti de bœuf avec le Inner Circle, un groupe de donateurs Républicains où siège notamment le Terminator, Arnold Schwarzenegger.

Forcément, les réactions fusent et soupçonnent le rappeur de financer le parti. Même si Eric Wright a dû débourser une sacrée liasse de billets pour participer à ce repas, tout cela n’est qu’un gigantesque malentendu. Son nom figure sur les registres des donneurs de fond du Comité National Républicain suite à un don de 10 000$ pour l’association « City of Hope », un centre de recherche sur le cancer. Forcément, l’artiste se défend de toute connivence avec le pouvoir pour rassurer sa fanbase dans Nigga My Height Don’t Fight : « Donc tu peux embrasser mon cul noir / Nique la Maison Blanche, ce n’est pas ma maison ».

D’après son manager Jerry Heller, l’anecdote permet à Eric Wright d’entrer dans l’histoire « Personne n’avait été défoncé à la Maison Blanche depuis le fils de Gerald Ford. Jack fumait de la dope sur le toit de la Maison Blanche… Mais Eazy E avait de la meilleure weed que celle de Jack Ford. » Le premier troll de l’histoire.

 

Quote d’un militant incompris :

Comment je pourrais bien être Républicain avec un morceau qui s’appelle « Fuck The Police » ? Je ne vote même pas.


 


Sister Souljah vs Bill Clinton

Année du clash : 1992

13 juin 1992, la campagne présidentielle fonce sur sa dernière ligne droite. À cette époque les cheveux de Bill Clinton sont encore plus « poivres » que « sels » mais ses choix de cravates sont toujours de mauvais goût. C’est notamment le cas quand le candidat se ramène à la conférence politique du National Rainbow Coalition, une organisation de lutte pour les droits civiques pensées par celui qui a deux campagnes présidentielles à son actif, Jesse Jackson.  

Pour conclure son intervention, Bill Clinton cite l’interview de Sister Souljah, une rappeuse de New York. Un mois plus tôt, elle déclare au Washington Post : « Si des personnes noires tuent des personnes noires tous les jours, ne pourraient-elles pas en venir à prendre une semaine pour tuer des personnes blanches ? »

Opportuniste, le futur président se jette sur l’occasion pour grappiller les voix des électeurs républicains de Reagan et de Bush père. Lors de son discours, il explique que « Si vous prenez les mots « blanc » et « noir » et que vous les changez de place, vous pouvez penser que David Duke (suprématiste blanc, ndlr) à donner ce discours. » L’assistance approuve. En fait, la stratégie est pensée par son conseiller Paul Begala qui théorise le « Sister Souljah moment ». Elle repose sur l’attaque frontale envers une cause minoritaire pour faire remonter sa cote dans les urnes. 6 mois plus tard, le loustique deviendra le 42ème président des États-Unis.

 

Quote d’une militante manipulée : « 

Le comportement de Clinton ressemble à celui de quelqu’un qui entre dans une pièce lorsqu’une conversation est sur le point de se terminer et qui en déduit ce qui s’est passé avant.


 

 

Kanye West vs George W Bush

Année du clash : 2005

Les rafales de l’ouragan Katrina ont défiguré à jamais les visages de la Nouvelle-Orléans et de la Louisiane. Des routes éventrées, des palmiers déracinés mais surtout 1 800 morts et des habitants dans des conditions sanitaires précaires. Dans l’urgence, NBC Universal met en branle « A concert for Hurricane Relief », un téléthon qui réunit une cascade de stars allant de Leonardo DiCaprio à Lindsay Lohan. Pour fluidifier le déroulement de l’émission, les producteurs Rick Kaplan et Frank Radice veillent à ce que chacune d’entre elles se tiennent au prompteur. Kanye West accepte sagement…

Dès qu’il entre sur le plateau il souffle à Mike Myers : « Yo, je vais improviser un petit peu… » À l’époque, ils ignorent le sens d’une pareille phrase prononcée Yeezy. Pendant une minute, le rappeur regarde la caméra mains dans les poches. La voix tremblante, il livre un message juste et courageux : « Je déteste la façon dont ils nous décrivent dans les médias. Si vous voyez une famille noire ils disent qu’ils sont en train de piller ; si vous voyez une famille blanche ils disent qu’ils sont en train de chercher de la nourriture. Et vous savez que ça fait maintenant 5 jours parce que la plupart des personnes sont noires… » Mike Myers complètement débordé se raccroche au déroulé avant que Yeezy s’octroie le dernier mot : « Bush se fiche des personnes noires. » La phrase claque, elle est approuvée par Diddy présent dans les studios. Aux premières heures de YouTube, la séquence explore la puissance de la viralité.  5 années plus tard, George W Bush décrit l’attaque comme la « plus dure de sa présidence ».


Quote d’un militant incontrôlable :

En ce moment, j’appelle mon business manager pour savoir quel est le plus gros montant que je peux donner en imaginant si j’avais été sur place ou si mes proches avaient été sur place.


 

 

Lupe Fiasco vs Barack Obama

Année du clash : 2013

D’après Google Map, 6 minutes à pieds séparent la Maison Blanche et le Hamilton, un bar-club de Washington. Le dimanche 20 janvier 2013, Barack Obama prête à nouveau serment pour son second mandat. Du coup, l’établissement décide d’organiser une soirée autour de l’événement. Les organisateurs demandent à Lupe Fiasco de se joindre à eux… Mauvaise pioche. Lorsque les promoteurs contactent l’artiste, ils assortissent leur offre de 8 000$ à une demande spécifique : « Tu ne peux rien dire qui pourrait être considéré comme offensant pour le président. » rapporte le rappeur. Juste ce qu’il fallait pour l’inciter à mettre un autre coup de boutoir à Barack Obama. Il fait mine d’accepter et demande à son groupe de répéter indéfiniment le premier couplet de Words I Never Said où Lupe Fiasco rappe : « La Bande de Gaza a été bombardée, Obama n’a rien dit / C’est pour ça que je n’ai pas voté pour lui et je ne le ferai pas non plus la prochaine fois ». Une vingtaine de boucles plus tard, deux membres de la sécurité déboulent près du rappeur. Un signe vers la foule, l’artiste quitte la scène sereinement, le sentiment du devoir accompli. Le lendemain, les organisateurs expliqueront qu’il ne s’agissait pas d’une réaction contre « ses opinions » mais contre « une performance bizarrement répétitive ». Le genre d’individus qui pourrait demander à MIA de chanter l’hymne américain à l’investiture de Donald Trump…

 

Quote d’un militant déterminé :

Pour moi, Barack Obama est le plus gros terroriste des États-Unis d’Amérique.


 

 

Snoop Dogg vs Donald Trump 

 

Année du clash : 2017

Snoop Dogg serait le seul être humain à inhaler plus de fumée aromatisée de Marijuana que d’oxygène. Plus qu’une marque de fabrique, une bonne partie de sa créativité s’imprègne de son rapport à cette plante. Lorsque dans un salon de jeux vidéos, Jesse Wellens et Snoop Dogg se retrouvent dans un van pour fumer… Les idées fusent. Après la mort de Philando Castile, Jesse pense à un clip militant qui grimerait Donald Trump sous les traits d’un clown grotesque : Ronald Klump. Dénonciation des violences policières, du « muslim ban » et plus largement de sa présidence, tout y passe. Inspiré par la vision de la star du canular et par l’ambiance musicale du morceau de BADBADNOTGOOD, Snoop écrit les paroles trois jours plus tard. Le duo va donc pouvoir se lancer dans cette articulation visuelle et textuelle de Lavender.

Le 12 mars 2017, le résultat sort sur la chaîne YouTube de Jesse. L’univers est soigné : maquillage digne du cirque Pinder, une publicité de céréales Snoop Loops et des pistolets confettis. À quelques dizaines de secondes de la fin du clip, le rappeur se saisit d’une arme, la pointe sur Ronald Klump et lui tire dessus. Un petit drapeau « BANG » sort du canon. L’image est forte et le twittos le plus célèbre du monde réagit, Donald Trump : « Pouvez-vous imaginer quel tollé ça aurait été si Snoop Dogg, à la carrière déclinante, avait visé et tiré sur le président Obama ? Prison ! » L’ancien membre de 213 s’en amuse sur son compte Instagram : « Maintenant, ils veulent me poser des questions et m’interviewer mais devinez quoi… Je n’ai rien à dire les amis. »

 

Quote d’un militant marginal :

J’ai l’impression que beaucoup font des disques cools, s’amusent, s’éclatent en soirée… Mais personne ne s’occupe des vrais problèmes avec ce putain de président.


 

 

 



 

Crédit photo : Jesse Wellens

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Par Julien Bihan / le 16 juin 2017

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